Et nous pénétrons dans le vieux sanctuaire obscur, empli de symboles agités, de formes contournées, de gestes menaçants qui s'ébauchent dans l'ombre. Un peu de paix seulement vers le fond, où des lotus d'or, dans de grands vases, s'étalent et se penchent avec une grâce de fleurs naturelles, devant une sorte de tabernacle voilé d'ancien brocart. Mais sur les côtés, des dieux de taille humaine, rangés contre les murs, gesticulent avec fureur. Et, au plafond, embusqués entre les solives, des êtres vagues, moitié reptile, moitié racine ou viscère, nous regardent avec de gros yeux louches.

—Veux-tu venir voir ma maison? dit-elle ensuite.

Et j'entre, après m'être poliment déchaussé, dans un logis centenaire, mais propre et blanc, où la nudité des parois et l'élégance d'un vase de bronze, empli de fleurs, témoignent de la distinction des hôtes. L'autel des ancêtres, en laque rouge et or, très enfumé par l'encens, est encore fort beau, et très longues sont les généalogies inscrites sur les saintes tablettes.

Épouvantée tout à coup, comme de quelque sacrilège commis en me montrant cela, ma petite amie me regarde, au fond des yeux, avec une interrogation ardente.—Mais non, mes yeux à moi n'expriment rien d'ironique, du respect au contraire, et je ne souris pas. Alors, sa jeune conscience aussitôt se calme; elle m'ouvre des coffrets en forme d'armoire, enfermant chacun une divinité dorée qu'elle vénère.

Bientôt l'heure d'aller ouvrir le portail en bas de la cour, à cause des petits frères qui vont rentrer de l'école. Et elle me reconduit, par le sentier vertical aux marches de terre, jusqu'à la jungle murée, là-haut, où se donnaient nos rendez-vous autrefois, et d'où je m'en irai par escalade comme j'étais venu.

Ainsi nous nous retrouvons ensemble, dans ce même bois, qui nous réunira encore presque chaque soir pendant au moins trois semaines,—quand j'avais si bien cru que c'était fini, qu'entre nous était tombé le rideau de plomb d'une séparation sans retour, sans lettres possibles, aggravé d'immédiat et éternel silence...

—Quel dommage, me dit une heure plus tard mademoiselle Pluie-d'Avril, assise sur les nattes blanches de son logis, avec M. Swong dans les bras,—quel dommage que tu ne sois pas venu tout droit chez nous ce matin!... Ma grand'mère t'aurait indiqué... Tu serais allé vite à la pagode du Cheval de Jade, où il y avait une grande fête et des danses religieuses; nous y étions presque toutes, les meilleures danseuses de Nagasaki, et moi je me tenais en haut, comme sur un nuage; je faisais le rôle d'une déesse, et je lançais des flèches d'or. Mais, ajoute-t-elle, demain après-midi, tu m'entends bien, c'est la fête des guéchas et des maïkos; ça ne se fait qu'une fois l'an; nous sortirons toutes en beau costume, par groupes, sous des dais magnifiques, et nous représenterons des scènes de l'histoire, sur des estrades que l'on nous aura préparées dans les rues. Ne va pas manquer ça, au moins!

En approchant de chez madame Renoncule, je faisais de louables efforts pour être ému. C'est que, vraisemblablement, j'allais y rencontrer les époux Pinson, ma belle-mère m'ayant annoncé autrefois qu'ils viendraient avec l'automne s'installer auprès d'elle.

Frais superflus, inutile dérangement de cœur: à la suite d'un pèlerinage efficace à certain temple, très recommandé pour les cas rebelles comme le sien, madame Chrysanthème, après quatorze ans de mariage stérile, s'était tout à coup sentie dans une position intéressante très avancée, qui n'avait pas permis de songer à un plus long voyage.—Et ce n'est pas sans une teinte d'orgueil maternel que madame Renoncule me fait part de telles espérances.

Allons, le sort en est jeté, nous ne nous reverrons point. Après tout, c'est plus correct ainsi. Et puis, il faut savoir se mettre à la place de son prochain: M. Pinson n'aurait-il pas éprouvé quelque gêne à m'être présenté?