Mon Dieu, qu'est-ce qu'il se passe donc chez madame Prune? Ce n'est pas le même incident que chez madame Chrysanthème, les suites d'un pèlerinage trop efficace?... Non, vraiment je me refuse à le croire... Cependant je vois sortir de chez elle un médecin; puis deux commères affairées qui ont des visages de circonstance. Et je presse le pas, très perplexe.
L'aimable femme est étendue sur un matelas léger; les formes, dissimulées par un fton,—qui est une couverture avec deux trous garnis de manches pour passer les bras.—La tête, qui repose sur un petit chevalet en bois d'ébène, me paraît plutôt engraissée, mais avec je ne sais quoi de calmé, de moins provocateur dans le regard. Et je m'étonne surtout du peu d'émotion que paraît causer ma présence.
Deux dames agenouillées s'occupent à lui faire avaler une prière, écrite sur papier de riz qu'elles pétrissent en boule, comme une pilule. Et debout se tient une personne que je n'avais pas vue depuis quinze ans, mais qui certes me reconnaît, et qu'un grain de beauté sur la narine gauche me permet aussi d'identifier au premier coup d'œil: mademoiselle Dédé, l'ancienne servante du ménage Sucre et Prune, devenue aujourd'hui une imposante matrone, un peu marquée, mais agréable encore.
Avec un sourire spécial, gros de confidences intimes, mademoiselle Dédé, qui a vu mon émoi, me donne d'abord à entendre que ce n'est rien de grave.
Dans le jardin où elle me reconduit ensuite,—car je ne prolonge pas davantage une entrevue qui semble à peine plaire,—elle m'explique comment madame Prune, après une jeunesse interminable, vient de traverser enfin, et victorieusement du reste, certaine crise, certain tournant de la vie par où les autres femmes passent toutes, mais en général nombre d'années plus tôt.
Elle me conte aussi qu'elle-même, Dédé-San, après avoir consacré quatorze années de sa jeunesse à l'une des maisons les mieux fréquentées du Yochivara, se voit aujourd'hui revenue de tant d'illusions, de tant et tant qu'elle a résolu de se retirer, avec son petit pécule, sous l'égide indulgente de madame Prune.
LIII
Mercredi, 16 octobre.
—Ne va pas manquer cela, au moins! m'avait dit hier mademoiselle Pluie-d'Avril, en me parlant de la fête d'aujourd'hui.
Et le beau soleil de une heure me trouve à flâner, dans les rues par où les petites fées doivent passer.