Il n'est pas jusqu'à la religion protestante qui, déviée de son vrai sens, ne paraisse ici devenir ambitieuse et antichrétienne, dans cet immense temple de luxe, trop surchargé de colonnes, de coupoles, et n'ayant pas, comme les admirables cathédrales gothiques, l'excuse du temps, puisqu'il date d'hier.... Oh! les humbles temples, blancs et simples, où j'ai adoré dans mon enfance «en esprit et en vérité»!...
Le palais impérial d'autrefois, inhabité depuis le nouveau règne, se dresse sinistre, sous le revêtement noir que lui ont fait les pluies et les fumées. Sa haute porte, au blason d'or terni, est masquée à présent par le monument tout neuf élevé à l'empereur Guillaume (le grand, l'ancêtre); ici encore, pour immortaliser cette gloire, une débauche de statues, un amas de porphyre et de bronze; d'énormes aigles, prêts à déchirer, du bec et de la serre; d'énormes lions, la griffe ouverte et les dents montrées....
Toujours l'oiseau de proie, toujours la bête de proie, en des attitudes de provocation, de rapt et de conquête. Est-ce bien le génie de cette race de poètes, de penseurs, de calculateurs, que symbolisent ces marbres et ces bronzes? Ou bien n'y a-t-il pas; malentendu encore là-dessous, et incompréhension du peuple par les chefs qui le mènent?...
Mon Dieu, que de soldats à Berlin, surtout dans ce quartier des palais! Des factionnaires partout, des postes partout, des fusils dehors étalés en faisceaux: petits soldats tout jeunes et roses, aux figures d'anodines poupées sous le casque, ayant un geste irréprochablement machinal pour porter ou présenter les armes, du matin au soir, aux officiers qui ne cessent de passer, en cette ville ultra-militaire, encombrée d'uniformes. Oh! ils n'ont rien de l'aigle ni du lion, ces bons petits soldats aux yeux naïfs. Et là encore, n'y aurait-il pas malentendu peut-être?... Tel paysan bavarois ou wurtembergeois, père d'une bande de ces enfants-là, n'aimerait-il pas mieux s'arranger avec quelque puissance voisine afin d'avoir plus de colonies où s'en iraient prospérer ses fils, que de les envoyer à la frontière, dans le troupeau innombrable et merveilleusement automatique, et de les faire tuer là, pour qu'on ajoute ensuite quelques nouvelles bêtes féroces en métal autour du palais des rois de Prusse?...
Je dis cela.... Après tout, je n'en sais rien. Et, pour l'heure, je me sens détaché de ce problème; je suis quelqu'un qui s'en va vers l'Inde, chercher la paix religieuse auprès des vieux sages, dans des régions hautes, où n'atteint point le vol des pauvres petits vautours de bronze qui déploient leurs ailes là-bas au bord de la Sprée dans le ciel septentrional....
Non, je n'en sais rien.... Mais, ce que je sais par exemple, c'est qu'en rentrant dans mon pays, ma joie fut immense de réentendre tout à coup des voix françaises. J'aurais embrassé les douaniers de chez nous, par qui je fus réveillé à la frontière,—et pourtant je ne suis pas suspect de partialité envers ce corps-là.—Jamais, au retour des plus longues campagnes dans les plus lointains pays, jamais je n'avais connu tel soulagement à me retrouver en France.
C'est que sans doute, malgré mon parti pris de fraternité, malgré la nature si visiblement débonnaire du peuple berlinois, malgré la courtoisie des grands et l'aimable accueil, un sûr instinct m'avait avisé: je revenais de chez l'ennemi.