Au quai de Thérapia, pour passer sur l'autre rive du Bosphore, il s'agissait de choisir une barque, parmi celles qui attendaient là, toutes prêtes, jolies pour la plupart, bien peinturlurées, avec de beaux coussins en velours, chacune ayant son rameur jeune, aux bras solides.
Seule, la plus proche, celle à qui c'était le tour, avait l'air d'une pauvresse à côté des autres; point de velours sur les coussins, mais des housses d'indienne en petits morceaux de différentes couleurs; bien propre pourtant, cette barque, bien soignée, mais si vieille, avec des rapiéçages, et montée par un batelier caduc, en costume si miséreux!—Presque brutalement je la refusai, pour faire accoster la suivante, qui était fraîche et dorée.
Mais quand elle s'écarta pour me laisser place, je vis avec quels soins ingénieux ces morceaux d'indienne étaient assemblés et raccommodés: oeuvre sans doute de quelque vieille femme, épouse de ce bonhomme, pour essayer de donner encore un peu d'apparence à la barque défraîchie, et ne pas trop rebuter les clients. Surtout je croisai le regard du vieux batelier, un regard chargé de reproche contenu, de résignation et de détresse....
Alors une pitié désolée me serra le coeur, ma journée en fut assombrie. Je me promis de revenir le lendemain, de choisir celui-là entre tous, de le complimenter sur le bon goût de ses modestes embellissements, même de le reprendre chaque fois que je passerais.
Mais, ni le lendemain, ni les jours suivants, je ne pus le retrouver. Et,—c'est peut-être bien puéril,—de toutes les mauvaises actions de ma vie, aucune ne m'a laissé plus de remords que l'affront fait à ce pauvre vieux, à ses petites housses d'indienne serties d'humbles galons rouges et si laborieusement arrangées....
PROCESSION DE VENDREDI SAINT EN ESPAGNE
Depuis quinze ans bientôt, ce qui marque surtout dans ma mémoire les fêtes de Pâques—mais je ne saurais dire pourquoi,—c'est, au pays basque, à Irun, cet instant qui suit la rentrée de la procession du vendredi saint dans l'église sombre et amène le retour soudain du silence sur la vieille petite ville, après l'agitation de l'archaïque défilé.
Cela se passe chaque fois par quelque soir de printemps encore incertain, avec des tiédeurs qui déjà grisent un peu, et avec des feuilles dépliées à peine aux arbres de la place que l'église domine de ses hauts murs austères. Immuable, ce défilé de la procession depuis quinze ans que je le connais: la même musique; les mêmes saints et les mêmes saintes en bois peint, promenés sur des brancards; les mêmes douze pêcheurs basques, au visage dur, aux joues rasées comme celles des moines, figurant les douze apôtres en toge romaine;—seulement, d'une année à l'autre, je les vois vieillir.
Les mêmes humbles dévotes, figurant les trois saintes femmes, en longs vêtements noirs, éplorées derrière le cercueil du Christ;—seulement, d'une année à l'autre, je les vois vieillir....