L'homme est, je crois, la seule bête qui tue pour le plaisir de tuer. Les bons tigres, les braves lions ne chassent que quand ils ont faim; encore le font-ils d'une façon moins piteuse et moins lâche, avec leurs propres griffes pour déchirer, leurs propres jarrets pour courir, sans fusils perfectionnés ni rabatteurs.

XI

Automobilisme.

Les bons brigands jadis sur les routes tuaient moins de monde que les gavés qui y font aujourd'hui du 120 ou même du 60 à l'heure; ils étaient du reste bien plus excusables devant l'humanité et sentaient, je pense, moins mauvais. Il faut admirer les villageois, les travailleurs débonnaires des champs, qui sont sûrs d'être écrasés un jour, eux ou leurs petits, ou seulement leurs chiens ou leurs poulets, et qui ne courent pas sus à ces bouffis-la.

P.-S.—J'ai quelques amis qui chassent, et qui, hélas! font du 73 en auto. Mais je les aime quand même; c'est donc à eux que je dédie, avec permission, ce gracieux bouquet de pensées.


EN PASSANT A MASCATE

...Nous avions quitté depuis trois jours le Beloutchistan sinistre, aux solitudes miroitantes de sable et de sel sous un soleil qui donne la mort; la ligne de ses affreux déserts nous avait longtemps poursuivis, monotone dentelure violette qui n'achevait pas de se dérouler aux confins de notre horizon. Et puis, nous n'avions plus vu que la mer,—mais une mer incolore, chaude et molle, sur laquelle perpétuellement traînait un vague brouillard d'une malsaine tiédeur.

Comme c'était en avril, le soleil tirait de cette mer d'Arabie les immenses brumes fécondantes, tout le trésor des nuées que les vents allaient emporter vers l'Inde, pour le grand arrosage des printemps. Elles s'en iraient au loin vers l'Est, les ondées qui naissaient ici, à la surface des eaux languides; pas une ne rafraîchirait les rivages desséchés d'alentour,—qui sont une région spéciale, rebelle à la vie des plantes, rappelant les désolations lunaires. Nous nous acheminions vers le golfe Persique, le golfe le plus étouffant de notre monde terrestre, nappe surchauffée depuis le commencement des temps, entre des rives qui sont mortes de chaleur et où tombe à peine quelque rare pluie d'orage, où ne verdissent point de prairies, où, dans l'éternelle sécheresse, resplendit presque seul le règne minéral. Et cependant on se sentait oppressé d'humidité lourde; tout ce qu'on touchait semblait humide et chaud; on respirait de la vapeur, comme au-dessus d'une vasque d'eau bouillante. Et le malfaisant soleil, qui nous maintenait nuit et jour à une température de chaudière, se levait où se couchait sans rayons, tout jaune et tout terni, tout embué d'eau comme dans les brumes du Nord.

Mais, le matin du quatrième jour, ce même soleil, à son lever, apparut dans une pure splendeur. L'Arabie était là près de nous, surgie comme en surprise durant la nuit, les cimes de ses montagnes se profilant déjà très haut, dans l'air tout à coup clarifié, infiniment limpide et profond; l'Arabie, terre de la sécheresse, soufflait sur nous son haleine brûlante, qui était dénuée de toute vapeur d'eau et qui balayait vers le large les brouillards marins. Alors, les choses étaient redevenues lumineuses et magnifiques, les choses étalaient leur resplendissement sans vie, dans des transparences absolues, ainsi qu'il doit arriver quand le soleil se lève sur les planètes qui n'ont pas d'atmosphère.