Ensuite, dès que fut passé l'enchantement rose de l'extrême matin, ces montagnes d'Arabie prirent pour la journée des teintes violentes et sombres d'ocré et de charbon; avec leurs milliers de trous et leurs brûlures noires, elles affectèrent des aspects de monstrueux madrépores calcinés, de monstrueuses éponges passées au feu; elles apparurent comme les vieilles scories inutilisables des cataclysmes primitifs.

Cependant nous arrivions à Mascate, et des forteresses sarrasines, des petites tours de veille fantastiquement perchées, commençaient de montrer ça et là leurs blancheurs de chaux, au faîte éblouissant des montagnes. Et, une baie s'étant ouverte dans ce chaos des pierres noircies, nous aperçûmes la ville des Imàns, toute blanche et silencieuse, baignée de soleil et comme baignée de mystère, au pied de ces amas de roches qui simulaient toujours de colossales éponges carbonisées.

Point de navires à vapeur, point de paquebots au mouillage devant la muette ville blanche qui se mirait dans l'eau; mais quelques grands voiliers, comme au temps passé, des voiliers qui arrivaient, charmants et tranquilles, toute leur toile tendue à la brise chaude; et quantité de ces hautes barques d'Arabie qu'on appelle des boutres et qui servent aux pêcheurs de perles. Avec ces navires d'autrefois entrant au port, et avec ces tours crénelées, partout là-haut sur les cimes, on eût dit une ville des vieux contes merveilleux, au bord de quelque rivage sarrasin du temps des croisades.

Ainsi qu'à Damas, à Maroc ou à Méquinez, ainsi que dans toutes les pures cités de Mahomet, dès l'entrée à Mascate, nous sentîmes s'abattre sur nos épaules le manteau de plomb de l'Islam.

La ville, de loin si blanche, était un labyrinthe de petites rues couvertes, où régnait une demi-nuit, sous des toitures basses. Là-dedans, un charme et une angoisse venaient ensemble vous étreindre; on subissait à l'excès ce trouble sans nom qui, dans tout l'Orient, émane du silence, des visages voilés et des maisons closes.

Il y avait pourtant des ruelles vivantes,—mais de cette vie uniquement et farouchement orientale qui est pour nous si lointaine. Il y avait, comme dans tous les autres ports du Levant, des séries de petites échoppes où mille objets de parure se vendaient dans l'ombre, toujours dans l'ombre: étoffes à grands ramages barbares, harnais brodés, pesants colliers de métal, et poignards courbes à gaine précieuse en filigrane d'argent. Mais ces échoppes étaient encore plus obscures qu'autre part, et cette ombre d'ici, plus épaisse, plus jalouse qu'ailleurs. Partout, une chaleur de forge, l'impression constante d'être trop près d'un brasier, et parfois, sur la tête, une sensation de brûlure soudaine; quand un rayon de soleil tombait à travers les planches des plafonds. On rencontrait des hommes maigres, nomades du Grand Désert, à l'attitude sauvage et magnifique, détournant leur fin profil cruel, se reculant par dédain pour ne pas vous frôler. Et les femmes, aux chevilles alourdies par des cercles d'argent, étaient, il va sans dire, d'indéchiffrables fantômes, qui se plaquaient craintivement aux murailles quand on passait, ou bien s'engouffraient dans les portes; elles portaient des petits masques noirs, des espèces de petits loups brodés d'or et de perles, avec des trous carrés pour les yeux,—chacune d'elles semblant personnifier un peu de ce mystère d'Islam qui pesait sur toutes choses.

Et cette ville sacrée de l'Iman,—au pied des abruptes montagnes qui avaient l'air de la murer dans su baie, de l'isoler au bord de sa mer bleue,—communiquait cependant par des défilés, par des couloirs de sable entre les roches brûlantes, avec la grande Arabie impénétrable, avec les oasis inconnues et les immensités désertes; elle commandait les régions obstinément fermées, elle était la clef des solitudes.

Au consulat de France, où je passai la matinée, les fenêtres étaient grandes ouvertes à la bonne brise des sables, qui entrait partout, ardente et desséchante. Il y vint des émissaires de l'Iman-Sultan,—personnages aux allures de noblesse et d'élégance, drapés de fine laine,—chargés de régler l'heure de ma visite à Sa Hautesse et la façon dont je serais reçu.

C'était une ancienne maison de vizir, ce consulat français; aux murs des salles, sous les couches neigeuses de la chaux, s'indiquaient légèrement, comme en bas-relief effacé, des arcades aux festons géométriques, d'une simplicité exquise,—éternels dessins des portes de mosquées ou de palais arabes, que les hommes en burnous ont transportés avec eux, en suivant la ligne des grands déserts, jusqu'en Algérie, jusqu'au Moghreb et en Espagne; et elles disaient à elles seules, ces arcades blanches, dans quel pays on était, elles suffisaient à désigner pour moi l'Arabie,—la vieille Arabie que j'adore, et où je suis chaque fois grisé de revenir, sans avoir jamais su comprendre au juste par quel charme elle me tient, ni exprimer sa fascination triste....

La plus haute des maisons closes qu'en arrivant nous avions vues, presque baignées dans la mer et y mirant leurs blancheurs, c'était le palais du Sultan.