Mais ce n'est plus tante Corinne qui photographie, c'est Gervais-Courtellemont, et il réalise sur ses plaques le miracle auquel j'avais tant rêvé jadis, le miracle des couleurs!

L'hiver dernier, à Paris, j'étais allé, non sans défiance, regarder ces vues colorées qu'il a prises en pays d'Islam et qu'il projette agrandies sur des écrans. Je ne prévoyais pas quelles seraient ma surprise et mon émotion, devant tout ce qui m'attendait là: des horizons du désert arabique, me réapparaissant avec leurs sables brûlés et leurs ciels fauves; d'impénétrables mosquées dont je reconnaissais tout de suite les colonnades de porphyre, les panneaux de faïence bleue, et les tapis où des verts de turquoise morte s'entrecroisent parmi des rouges de pourpre; des incendies de soleil couchant sur les minarets et les toits roses de Damas; Stamboul, les cimetières d'Eyoub avec la peuplade de leurs stèles dorées et de leurs cyprès noirs, me donnant le frisson de ces nostalgies soudaines qu'aucun mot n'exprime.... Pour finir, ce fut un crépuscule au Bosphore, presque la nuit et, au milieu des gris d'un ciel couvert, un nuage gardant seul des tons encore rosés.—Oh! ce nuage d'on ne sait quel soir de Turquie, cette chose essentiellement changeante et sans durée, que l'on avait pu capter ainsi pour toujours, avec son dernier coloris d'un instant, envoyé par le soleil en fuite!...

Aujourd'hui donc, ce Gervais-Courtellemont qui sait fixer l'éphémère, l'insaisissable de toutes les fantasmagories, est chez moi: et qui surtout l'a décidé à y venir, c'est l'Orient que j'y ai transplanté, car il est un fervent de l'Islam. Et, depuis deux jours, il a pris quantité de vues dans ma mosquée, dans mon logis oriental.—Il a même portraituré par jeu, non pas ce pauvre M. Souris depuis longtemps défunt, mais la dame Gribiche, baronne des Gouttières, une vieille chatte que mon fils adore, à peu près autant que j'adorais La Suprématie.

Lui non plus ne fait autre chose que des «positifs» directs sur verre, et il s'en va les développer justement dans ce même caveau obscur où je m'enfermais jadis avec tante Corinne. Parfois j'y descends avec lui, curieux de regarder par-dessus son épaule le mystère qui s'accomplit dans ses petites cuvettes de porcelaine; mais, au lieu des monotones grisailles que j'avais connues du temps de mon enfance, je vois naître, s'aviver peu à peu, sur la glace d'abord blanchâtre et baignée d'un liquide aux transparences incolores, des mosaïques d'éclatantes couleurs. Les murs de ma mosquée sont venus se fixer là, comme en des miniatures trop patiemment finies, avec leurs panneaux en vieilles faïences où les bleus adorables d'autrefois se mêlent à des rouges de corail que l'on n'imite plus; et aussi les vieux tapis d'Ispahan sur lesquels on jette des roses qui s'effeuillent, et les couvre-tombeaux en velours d'un vert éteint brodé d'argent pâle, et les coussins en brocart zébré d'or. Tous ces jeux de nuances auxquels j'ai amusé un instant mes yeux et que je ferai peut-être changer demain, les voici fixés sur ces plaques, et fixés sans doute de manière à durer plus que moi-même: il y a pour sûr un peu de sorcellerie là-dedans.

Au sortir du souterrain des manipulations magiques, lorsque nous rapportons les épreuves à la lumière du soleil pour les juger mieux, c'est toujours dans ce recoin de verdure et de fleurs, où je me souviens d'être venu tant de fois montrer en triomphe les modestes oeuvres si imparfaites de tante Corinne. Non, rien n'a changé là, dans l'arrangement des lierres, des chèvrefeuilles et des glycines; les mêmes variétés de mousses étendent leurs velours sur les pierres des banquettes.... Mais tous les chers visages, qui autrefois guettaient ici même mon pas remontant de la chambre noire, sont cachés et décomposés à présent sous la terre,—et c'est cela, le seul et le grand changement appréciable dans les ambiances.... En outre, moi qui jadis aurais sauté d'une joie folle, et peut-être aussi tremblé d'un peu d'épouvanté, si j'avais vu tant de belles couleurs éclater sur les glaces à images, je reste plutôt impassible aujourd'hui devant cette merveille....

C'est que, voilà, dans l'intervalle, il s'est passé une chose effarante, plus implacablement définitive que le soudage d'un couvercle de cercueil: la vie qui, à l'époque des premières photographies en grisailles, était en avant de ma route, a glissé vite, vite, sournoisement, sans faire de bruit, sans me laisser de fatigue, comme sur une pente où tout s'accélère en vertige,—et à présent elle est presque toute derrière moi, demain elle sera partie; demain je ne percevrai plus ni les couleurs ni le soleil, et déjà sans doute je commence par m'en désintéresser.

Donc, en présence de la réalisation si complète de ce que j'avais rêvé autrefois comme l'impossible, je me contente de dire à Courtellemont: «Merci, mon cher ami; c'est vraiment très bien!»


CEUX DEVANT QUI IL FAUDRAIT PLIER LE GENOU

Messieurs,[5]