Avec humilité profonde, dans un sentiment de vénération presque religieuse pour ceux et pour celles que je vais nommer ici, j'essaie d'accomplir la tâche que vous m'avez confiée.

C'est encore en parlant de moi-même que je commencerai mon discours, et cette façon de faire, sans doute, rie sera point pour vous surprendre, puisqu'elle constitue, paraît-il, un de mes défauts coutumiers.

Mais beaucoup d'âmes, en ces temps de vertige, ressemblent à la mienne, et, pour l'adresser à plusieurs qui m'écoutent ici, je pourrais emprunter à Victor Hugo son étrange phrase: «Ah! insensé, qui crois que tu n'es pas moi!» Donc, un enseignement peut-être jaillira pour quelques-uns, lorsque j'aurai dit en toute sincérité comment mon âme, d'abord ennuyée et hautaine devant cette tâche que l'on m'imposait, est peu à peu devenue respectueuse et attendrie. A ceux qui sont mes frères par la souffrance, mes frères par l'orgueil, mes frères par le doute et par le trouble, combien je voudrais pouvoir communiquer le bien que je me suis fait à moi-même et l'apaisement que j'ai trouvé, en vivant par la pensée, durant quelques semaines, au milieu de ces simples et de ces admirables que l'Académie française glorifie en ce jour!

Tous, n'est-ce pas? nous avons fait, au cours de notre vie, quelque bien, ça et là; du bien qui, en général, nous a donné peu de peine, nous a privés de peu de chose. Et nous nous sommes magnifiés alors, disant en nous-mêmes: La bonté habite notre coeur. Comme nous étions loin cependant, loin et au-dessous du moindre, du dernier de ces apôtres obscurs, dont j'ai mission de vous entretenir! Nous, gens du monde, quelles que soient nos détresses intimes et cachées, nous restons les favorisés sur cette terre. Tous, brûlés plus ou moins de désirs inassouvis, d'ambitions, de convoitises, tourmentés d'irréalisables rêves, nous puisons en notre propre coeur nos souffrances,—parfois infinies, je le sais bien, mais qui s'atténueraient par la patience et l'oubli de soi-même. En somme, nous avons la fortune, le luxe, ou bien la fumée d'un peu de gloire, ou tout au moins les commodités de la vie, nos lendemains assurés, du bien-être en perspective jusqu'à l'heure de la mort. Ceux dont je vais vous parler n'ont rien, n'ont jamais eu rien; pour la plupart, ils n'ont plus la santé ni la jeunesse, pas seulement le pain de chaque jour, et ils trouvent le moyen d'être bons, de l'être inépuisablement, à toute heure, durant des mois et durant des années; ils trouvent le moyen d'être secourables et doux, de donner comme par miracle ce qu'ils n'ont pas,—et, dans leur dénuement sublime, ils sont heureux par la charité....

La charité, que vous m'avez confié la mission, pour moi un peu écrasante, de célébrer aujourd'hui, je la trouve glorifiée d'une façon définitive et magnifique dans un livre qui résistera à l'écroulement des religions et de la foi, dans le livre éternel qui survivra à toutes choses et qui se nomme l'Évangile:

«Quand même, dit saint Paul, je parlerais toutes les langues des hommes et des anges, si je n'ai point la charité, je ne suis que comme l'airain qui résonne et comme la cymbale qui retentit.

»Et quand même je connaîtrais tous les mystères et la science de toutes choses, et quand même j'aurais la foi jusqu'à transporter les montagnes, si je n'ai point la charité, je ne suis rien.

»Et quand même je distribuerais tout mon bien pour la nourriture des pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n'ai point la charité, cela ne me sert à rien.»

Oh! ils ont la charité, ceux-ci, tous ces ignorés d'hier, auxquels nous allons offrir aujourd'hui, avec un semblant d'éclat, de bien insuffisantes récompenses: travailleurs à la journée accablés par les ans, vieilles servantes que la fatigue épuise, pauvres et pauvresses, infirmes, paralytiques, auxquels nous faisons en ce moment une trop mesquine apothéose, avec nos admirations distraites et mondaines, avec un peu d'argent que nous leur donnons et que, soyez-en sûrs, ils ne garderont point pour eux-mêmes.

Ils ont la charité, et la vraie, ainsi qu'elle est définie par saint Paul, que je veux citer encore; car il ne suffit pas de faire le bien, il faut surtout le faire comme ils l'ont fait, d'une façon patiente et tendre, d'une façon aimable et avec un bon sourire....