«La charité, écrit l'apôtre à ses amis de l'église de Corinthe, la charité est patiente; elle est pleine de bonté; la charité n'est point envieuse; la charité n'est point insolente; elle ne s'enfle point d'orgueil.

»Elle n'est point malhonnête; elle ne cherche point ses intérêts; elle ne s'aigrit point; elle ne soupçonne point le mal.»Elle excuse tout, elle croit tout, elle espère tout, elle supporte tout.»

C'est bien cela. Depuis deux mille ans, la charité n'a point varié, et, telle la comprenait l'apôtre, telle la pratiquent à notre époque ces êtres d'exception et d'élite que l'Académie, tous les ans, va rechercher et découvrir, étonnés et confus, dans les faubourgs populaires, au fond des provinces, dans les campagnes ignorées.

J'ai dit: étonnés et confus,—car ils ont aussi la modestie, et ils sont tous inconscients de ce que vaut leur coeur. Ils n'ont point sollicité nos suffrages; oh! non, et la plupart d'entre eux apprendront aujourd'hui seulement, avec stupeur, que nous les avons distingués. Ils nous ont été désignés d'abord par la rumeur publique,—qui s'égare si souvent dans ses haines, mais qui si rarement se trompe lorsqu'il s'agit au contraire de remercier et de bénir. Toute la population d'un village, ou d'un canton, ou d'une banlieue, s'est unie pour nous dire ceci, par quelque lettre couverte de naïves signatures: «Il y en a un parmi nous qui n'est pas comme les autres, qui ne sait faire que du bien à tout le monde, qui est un modèle de douceur et de dévouement; vous qui donnez des prix de vertu, venez donc y voir.» Alors, l'enquête a été commencée, avec discrétion, avec mystère, pour ne pas effaroucher le candidat,—et l'enquête presque toujours nous a révélé une existence admirable.

Cette année, comme tous les ans, il y a eu abondance de sujets, et il a fallu choisir, opérer, parmi ces héros du sacrifice quotidien, un très difficile triage.... Oh! je voudrais pouvoir les nommer tous, les élus et même ceux qui auraient mérité de l'être! Mais ce serait interminable et bien fastidieux. Et puis leurs humbles noms, en général, sont si plébéiens, si vulgaires et inélégants, que le sourire peut-être vous viendrait à cette nomenclature.

Non seulement il a été impossible de les récompenser tous, mais de plus, comme le choix s'est porté sur ceux qui avaient donné au prochain le plus de leur force et de leur vie, sur les plus éprouvés par les longues patiences et les longs sacrifices, sur les très usés et les très vieux, plusieurs que l'on venait d'élire sont morts depuis nos séances du printemps; dans la liste que j'ai là, je vois beaucoup de noms barrés à l'encre, avec, en regard, l'annotation: décédé.... Mon Dieu, je n'en suis pas en peine, de ces derniers. Ils s'en sont allés, peut-être, dans quelque région mystérieuse et rayonnante, chercher des couronnes plus belles que nous n'en saurions donner ici; ou, tout au moins, jouissent-ils de dormir sans trouble et sans rêve, et de n'être plus nulle part....

Au premier rang de vos élus, Messieurs, je trouve un prêtre,—un prêtre des environs de Belfort, la ville héroïque,—le Père Joseph, de l'ordre des Barnabites, auquel vous avez accordé la plus haute des récompenses prises sur le legs de M. de Montyon.

C'est pour celui-là surtout que vous avez cru devoir agir avec mystère, connaissant sa modestie, et voici ce que nous apprennent à son sujet vos renseignements, recueillis dans le plus grand secret, comme s'il se fût agi de dépister un malfaiteur.

En 1870, quand éclata la guerre, le Père Joseph, qui s'était déjà signalé par sa charité dans une petite paroisse de Genève, demanda du service comme aumônier dans nos armées et se fit envoyer aux avant-postes d'Alsace. Enfermé bientôt dans Strasbourg, il passa ses jours et ses nuits aux remparts, parmi nos soldats, et gagna, sous le feu de l'ennemi, la croix de la Légion d'honneur. Quand Strasbourg eut capitulé, les Prussiens le trouvèrent aux ambulances et l'arrêtèrent; leur général cependant lui offrit la liberté, qu'il refusa pour s'en aller en captivité au milieu des prisonniers les plus humbles. Soupçonné d'espionnage par nos ennemis, que surprenait un dévouement pareil, il fut d'abord cantonné à Rastadt, surveillé de près et malmené, jusqu'au moment où l'archevêque de Fribourg, le reconnaissant pour un pur apôtre, le couvrit de sa protection.

«Voulez-vous aller à la mort?—lui écrivit un jour ce même archevêque.—La fièvre typhoïde sévit à Ulm; déjà deux mille de vos compatriotes en sont atteints, et pas un prêtre français n'est avec eux.» Quelques heures après, il était à Ulm. Il y resta neuf mois, nuit et jour au chevet des mourants, sans vouloir ni repos ni sommeil. Entre-temps, il écrivait à ses amis de France, leur demandant de l'argent, des vêtements chauds, des secours de toute sorte, pour ceux qu'épargnait la contagion, mais que tourmentaient le froid et la misère. A son appel, les dons arrivaient comme par miracle, et il distribua, durant cet hiver sinistre, plus de 300.000 francs! L'admiration alors s'imposa à nos ennemis, qui le voyaient de près à l'oeuvre, et ils lui offrirent la croix de l'Aigle noir. Mais, de même qu'il avait naguère refusé la liberté, il déclina l'honneur, demandant, comme seule grâce, que l'Impératrice Augusta voulût bien lui accorder une audience, et, une fois admis devant la souveraine, il sut obtenir d'elle ce qui avait été refusé jusqu'à ce jour aux autres sollicitations françaises: le rapatriement immédiat de tous les prisonniers épargnés par le typhus. Plus de vingt trains chargés de jeunes soldats prirent la route de nos frontières dévastées, et des centaines d'enfants de France furent ainsi sauvés par ce prêtre.