La guerre finie, le Père Joseph revint s'enfermer obscurément dans sa petite église de Genève et consacra son activité aux enfants orphelins ou errants, qu'il groupa autour de lui, qu'il recueillit dans son presbytère. Cela dura jusqu'au jour où l'intolérance religieuse le fit expulser du territoire suisse, en même temps que son évêque. Se séparer ainsi de tous ses fils d'adoption lui causa alors un tel désespoir qu'il suivit, sans plus réfléchir, une idée héroïque et folle: avec son modeste patrimoine, d'une trentaine de mille francs, il acheta sur le sol français, tout près de la frontière, une ferme où il réunit ses chers protégés. Mais, pour nourrir tout ce petit monde, qui s'était rendu, si confiant, à son appel, il n'avait plus rien; alors, sans perdre son aisance sereine, il se multiplia, il fit des prières, des prédications, des quêtes.... Il y a vingt-deux ans aujourd'hui qu'il a fondé, avec cette irréflexion admirable, un orphelinat de 150 enfants, et jamais ses élèves, sans cesse renouvelés, n'ont manqué du nécessaire. C'est par centaines qu'il a ramassé, dans la boue des grandes villes, des petits abandonnés, des petits vagabonds, pour en faire de paisibles laboureurs, ou bien des missionnaires, beaucoup de braves soldats aussi, ou même de braves officiers de notre armée.
Tout cela, n'est-ce pas? est bien admirable, et même un peu merveilleux, et il est certain que, parmi tous ceux dont j'ai mission de vous parler ici, le Père Joseph est celui qui a rempli la tâche la plus féconde; l'Académie a donc bien jugé en lui décernant sa plus haute récompense—dont il va faire, d'ailleurs, l'usage désintéressé que l'on peut prévoir. Mais il a eu pour le soutenir, lui, la grandeur même de son idée et de son oeuvre, le succès toujours croissant de sa parole d'apôtre; c'est au grand jour qu'il a vécu et qu'il a lutté. Donc, comme il est un prêtre et presque un saint, son humilité chrétienne me pardonnera de dire que je m'incline encore davantage devant les pauvres êtres moins bien doués, plus obscurs, dont je parlerai tout à l'heure, et qui ont peiné dans l'ombre, à de plus rebutantes besognes.
Cette héroïque folie de fonder des asiles d'enfants, alors que Ton ne possède rien ou presque rien, est moins rare que l'on ne pense, et, le plus surprenant, c'est qu'elle réussit toujours! L'Académie, qui en trouve constamment des exemples, a découvert cette année, à Mary, tout près de nous, dans la Seine-et-Marne, une adorable vieille demoiselle, appelée du gentil nom de Colombet, qui depuis vingt-cinq ans, sur ses modestes revenus, entretient un asile d'orphelines, une école gratuite, un autre asile encore pour les bébés du pays, et qui conduit elle-même tout ce petit monde avec une bonté et une douceur maternelles.
Une autre sainte fille, plus que septuagénaire, Marie Lamon, accomplit, depuis vingt-cinq années aussi, un miracle de chaque jour dans son orphelinat de Tarbes, fondé, semble-t-il, envers et contre tous les avertissements du sens commun. Cela a commencé par un petit abandonné qu'elle a recueilli une fois; ensuite il lui en est venu deux, puis trois, puis dix, puis quarante. Et voici déjà plus de mille orphelins qui ont été élevés et placés par ses soins.
Mais, celles qui recueillent ainsi des enfants ont au moins la joie de voir leur visage et leur sourire, d'épier les promesses de l'avenir chez ces petits êtres qu'elles façonnent à leur guise, de les suivre plus tard dans le développement heureux de leur vie....
Et je trouve plus étonnantes encore et plus surhumaines celles qui recueillent les vieillards, car, de ceux-là, il n'y a jamais rien à attendre, que la lente décomposition et la mort.
Au nombre de ces dernières est la demoiselle Joséphine Guillon, qui d'abord rêvait de fonder un orphelinat déjeunes filles, mais qui, à la suite de je ne sais quelle vision mystique, pendant l'extase d'un pèlerinage, crut comprendre que le Christ lui demandait un sacrifice plus lourd, et se consacra aux vieux pauvres, aux vieilles pauvresses.
De la même école, mais d'une plus humble origine, est cette Mariette Favre, qui, après avoir servi comme domestique pendant vingt ans, reprit sa liberté vers la quarantaine, dans, le but bien arrêté de consacrer à des vieillards sans foyer ses petites économies et le reste de ses forces épuisées. Sa première recrue fut une vieille mendiante aveugle, avec qui elle partagea son unique chambre: une vieille paralytique ne tarda point à venir s'installer en troisième dans le singulier ménage; puis, naturellement, la porte étant ouverte, il en arriva d'autres, toujours d'autres.... Et aujourd'hui plus de cinquante débris humains sont groupés autour de Mariette Favre, logée dans des bâtiments qu'elle a fait construire avec le fruit de ses quêtes, nourris, chauffés comme par miracle, on ne sait plus avec quel argent. En admirant tout cela, on doit renoncer à comprendre. Et il faut être Fange de patience, d'ingéniosité et de douceur qu'est cette fille, pour gouverner si discordante république; car ces pensionnaires ont été ramassés Dieu sait où; en arrivant là, les «bons petits vieux»—c'est ainsi qu'elle les nomme—sont pour la plupart insupportables, et, quant aux «bonnes petites vieilles», inutile de dire que ce sont des pestes. Eh bien! la communauté marche à souhait quand même; au milieu de tout ce monde, la chère vieille fille, coiffée toujours de son vénérable bonnet blanc d'ancienne servante, évolue en souriant, aimable, enjouée; elle calme les uns, elle amuse les autres; tout en pansant des plaies, en lavant des mains sales, en chassant la vermine des lamentables chevelures, elle ramène la bonne humeur chez les hargneux et les sombres. Et puis, sous ses ordres, tout le monde, suivant ses moyens, concourt au bien-être d'autrui. Tel «bon petit vieux» qui a les pieds encore solides, mais qui est aveugle, va promener au soleil sur son dos, telle «bonne petite vieille» dont l'oeil est resté vif, mais qui n'a plus de jambes. Quant au travail, il est réparti, d'une façon merveilleusement entendue, entre chacun suivant les facultés qu'il conserve; ceux-ci labourent le jardin aux légumes, ceux-là coupent le bois ou bien mettent des pièces aux souliers qui s'usent; et des grand'mères paralytiques, dont les doigts sont agiles encore, tricotent jusqu'au soir, sur leur lit, des chaussettes ou des jupons. Il y a certainement des jours d'inquiétude dans le phalanstère, c'est quand le pain va manquer, ou bien c'est, par les temps de gelée, quand s'épuise la réserve de charbon. Mais la sainte, alors, prend sa robe des dimanches avec son bonnet le plus blanc, pour s'en aller tendre la main chez les riches—et chaque fois l'on s'en tire!... Oh! il y a aussi des jours de liesse; il arrive que de bonnes âmes, à l'occasion de certaines fêtes, envoient quelques friandises, des poulets ou du bon vin; ces jours-là, on s'assemble pour des repas qui ont la naïve gaieté des dînettes d'enfants, et, au dessert, les «bons petits vieux» se mettent en frais d'innocentes galanteries, pour les «bonnes petites vieilles», qui leur chantent des chansons.
Il y a une délicatesse exquise à apporter ainsi, non seulement un peu de bien-être ou de moindre souffrance, mais encore un peu de joie et de sourire à ces décrépitudes, à ces lentes agonies, qui semblaient vouées à l'horreur du délaissement et du froid, sur des grabats solitaires. D'ailleurs, les bonnes magiciennes en cheveux gris ou en bonnet de linge, qui président à ces choses, paraissent elles-mêmes toujours gaies et doivent posséder certainement une paix et un bonheur déjà ultra-terrestres, que nous ne saurions comprendre.
Parmi les prix Montyon, tous les ans nous avons aussi des sauveteurs.