Et il en est un, cette année, qui présente une physionomie bien particulière, un rude Breton de Port-Navalo, nommé Georges Pouplier; ancien marin, il va sans dire, ancien second maître de manoeuvre, dont la large poitrine est couverte des décorations les plus glorieuses: avec la Légion d'honneur et la Médaille militaire, tout un jeu de médailles de sauvetage en argent et en or,—auprès desquelles paraissent négligeables tout de croix dont se chamarrent des politiciens ou des gens de cour.

La vie de Georges Pouplier est un long roman d'aventures, qui semble composé par quelqu'un de nos anciens conteurs français. Il a, pendant des années, promené par le monde sa vigueur de Celte, nageant, plongeant, comme un dieu marin, dans les grandes houles glacées des mers du Nord, ou bien dans les eaux équatoriales où les requins habitent, et toujours ramenant au rivage, ou au navire, des gens qui allaient périr, marins, femmes ou petits enfants. Ces dernières années, il était aux postes les plus périlleux de l'Afrique centrale, sous les ordres de mon camarade et ami de Brazza—un autre héros, ce dernier, que la France ingrate a «jeté par-dessus bord», comme nous disons en marine.

En 4873, tout jeune gabier de l'équipage du Beaumanoir, dans les mers d'Islande, il avait fait ses débuts en sauvant ensemble un officier et un novice. Et en 1894, enfin, il termina la longue série de ses sauvetages—il nous pardonnera bien lui-même d'en soutire un peu, tant c'est imprévu—en repêchant d'un seul coup douze nègres du Congo.

A côté de ce roi des sauveteurs, l'Académie en a primé nombre d'autres qui se sont jetés à l'eau, dans le feu, qui ont arrêté des chevaux emportés ou des taureaux furieux....

A Dieu ne plaise que j'aie l'air de dédaigner ces braves. Mais je fais à leur sujet mes restrictions, comme j'en ai fait tout à l'heure au sujet du Père Joseph. Dans les choses admirables, il y a des degrés comme en tout. A la faveur d'un élan superbe, secondé presque toujours par u/ne impulsion de vigueur physique, on joue sa vie pour sauver celle d'un autre; cela est beau, je le veux bien, et nous n'en serions pas tous capables; mais cela n'est pas soutenu, cela n'a pas de durée. Oh! combien je trouve plus difficiles et plus loin de moi—je puis bien dire plus loin de nous—ces sacrifices, accomplis avec un visage serein, qui durent des mois, des années, des dizaines d'années, sans une minute de faiblesse, sans un retour d'égoïsme, sans un murmure.... Aussi je me sens plus étonné encore, plus respectueux et plus petit, devant le troupeau habituel des vieux serviteurs, des vieilles servantes, des vieux ouvriers, des vieilles couturières, de tous les pauvres gens qui sont comme les abonnés annuels des prix Montyon.

Les vieilles servantes! L'Académie, cette année, en a couronné dix-huit, qui semblent vraiment des êtres de légende, tant leur abnégation et leur bonté confondent nos égoïsmes mondains.

Mon Dieu, leur histoire à toutes est à peu près pareille. En général, elles sont entrées presque enfants dans quelque famille que le malheur ensuite est venu frapper, et alors elles ont voulu rester sans gages au service de leurs maîtres d'autrefois; peu à peu, elles leur ont tout donné, leurs petites économies, leur force, leur saine jeunesse de paysannes, ou même leur beauté,—car plusieurs étaient jolies, aimées, désirées, et elles ont sacrifié cela aussi, éconduisant de braves amoureux qui les voulaient pour épouses. Il en est qui se sont mises à travailler fiévreusement à n'importe quel rude ou ingénieux métier de leur invention, afin de pouvoir rapporter le soir un peu d'argent ou un peu de nourriture aux anciens maîtres devenus infirmes, qu'il faut encore soigner et panser avant de s'endormir.

Telle, cette bonne Savoyarde, appelée Claudine Buevoz, qui s'est faite dévideuse de soie et qui pelotonne sans trêve ses écheveaux, pour nourrir sa pauvre vieille maîtresse d'autan, aujourd'hui veuve, misérable et impotente.

Telle encore, cette Emilie Aubert, de la Provence, qui s'est improvisée revendeuse de légumes et-de poulets aux portée de Marseille, pour subvenir aux besoins d'une vieille douairière et de sa fille, toutes deux malades et sans pain. Elle était née dans une demi-aisance, cette Emilie Aubert, fille d'un notaire de province qui possédait quelque bien, et personne n'eût pu prévoir pour elle tant de déchéance et de misère. Lorsque, après avoir tout perdu, elle se décida à entrer comme gouvernante chez les nobles dames qu'elle soutient aujourd'hui par son trafic épuisant, ces dernières habitaient le château familial dont elles portent le nom, et d'où elles ont été chassées depuis tantôt vingt ans, à la suite de revers inouïs. Les voilà donc aujourd'hui, ces trois femmes, unies dans une commune détresse matérielle.

Et c'est Emilie, l'ancienne gouvernante, d'ailleurs la seule valide de l'étrange trio, qui pourvoit à toutes choses. Sous les brûlants soleils d'été, sous les pluies d'hiver, elle va courir à pied les villages, pour acheter les légumes qu'elle revient vendre au marché de la ville, réussissant à payer ainsi la nourriture de ses chères maîtresses et leurs vêtements modestes.