Il y a encore—parmi tant d'autres—cette ravaudeuse de vieux parapluies et de vieux tamis, qui s'appelle Joséphine Bénéteau. Une fille du bas peuple, celle-là, qui est entrée comme servante à quatorze ans, il y a un demi-siècle à peu près, dans une famille de forgerons vendéens. Les enfants étaient nombreux au logis; mais, malgré les soins de leur bonne, les uns après les autres ils sont morts de la poitrine; le père à son tour les a suivis au cimetière, et bientôt il n'est plus resté que la veuve, avec le dernier des fils: un jeune garçon tout frêle, qui s'est mis à travailler seul dans la forge délaissée, pour gagner le pain de la maison. Travailler, forger, battre le fer, il le fallait bien, et d'ailleurs le petit ne connaissait point d'autre métier moins dur; mais la brave Joséphine, le trouvant bien maigre et bien pâle, ne le perdait plus de vue et, pour lui éviter les fatigues excessives, surtout les sueurs dangereuses, c'était elle, le plus souvent, qui à grand effort frappait sur l'enclume. Il s'en est allé quand même, ce dernier enfant, vaincu, lui aussi, par le mal inévitable. C'est alors que pour faire vivre la maman de tous ces morts, épuisée du reste parla maladie et le chagrin, la servante a imaginé de réparer les parapluies, les tamis ou les paniers. Et tout le jour donc, elle s'en va dans les villages, trottinant par les sentiers, poussant son cri de raccommodeuse, son pauvre cri chanté, qui s'éteint de plus en plus avec les ans; le soir ensuite, quand elle rentre exténuée, elle trouve le moyen encore d'égayer un peu sa vieille maîtresse, par de bons sourires, d'amusants propos, tout en lui préparant le repas qu'elle lui a si péniblement gagné dans sa journée.

Parmi nos prix Montyon, nous n'avons pas, bien entendu, que des servantes, mais aussi quantité d'ouvriers, de petits employés obscurs, entre lesquels on ne sait vraiment qui choisir, ni qui plus admirer; quantité de braves ménages, déjà chargés d'enfants, qui ont recueilli avec tendresse des orphelins, des grands-pères, des grand'mères, de vieilles tantes aveugles ou en enfance sénile, et qui ont travaillé avec plus d'acharnement pour faire la vie douce à tout ce monde.

Des ménages, par exemple, comme celui des Raunier, qui sont des petits artisans de Lodève. Ils ont passé leur vie, ces Raunier, autant la femme que le mari, à faire du bien, à veiller des malades, à secourir des malheureux. Et la femme, un jour, ne sachant plus que donner, a eu l'idée d'offrir son lait; elle a nourri successivement plusieurs pauvres bébés, qui languissaient parce que la poitrine de leur mère avait été tarie par la souffrance ou la faim....

Parmi ces êtres capables ainsi de tout sacrifier pour leur prochain, il s'en trouve qui, par surcroît, sont des impotents, des malades, des infirmes; alors cela devient de leur part, n'est-ce pas? quelque chose de surhumain, quelque chose d'angélique. Il nous est bien arrivé à tous, au cours de nos existences surmenées, de nos voyages, de nos plaisirs, d'être frôlés plus ou moins légèrement par l'aile brûlante de quelque fièvre qui passait, et chacun de nous se rend compte à peu près de l'abattement qu'une souffrance cause. Eh bien! il y a sur terre des créatures qui ont souffert toute leur vie, dont l'enfance rachitique a été sans soleil et sans jeux, qui ont tout le temps végété dans des logis sombres, qui ont atteint péniblement la vieillesse sans rencontrer une heure de joie ni de santé, mais dont le courage et le dévouement n'ont, malgré cela, jamais connu de défaillance.

Ainsi, cette sainte fille appelée Eugénie Lucas, infirme, traîneuse de béquilles, à demi percluse à force de douleurs, endurant un continuel martyre; mais, sans se plaindre, travaillant nuit et jour à des ouvrages de couture à peine payés, pour faire vivre son vieux père, sa vieille mère aveugle qu'elle adore.

Ainsi cette Eugénie Philippart, infirme et contrefaite, élevée par charité jusqu'à quinze ans dans un asile de bonnes soeurs. Une tante la recueillit à sa sortie de l'hospice et lui apprit son métier de repasseuse. Travaillant toutes deux, elles vécurent d'abord sans trop de misère. Mais bientôt la tante sentit ses yeux s'obscurcir; quelque temps encore, elle put promener son fer sur des surfaces unies, des nappes, des rideaux, que sa nièce étendait sur une table,—et puis il a fallu y renoncer: elle n'y voyait plus. Et voici aujourd'hui vingt ans qu'elle est aveugle, tendrement soignée par sa nièce, qui a refusé de la laisser partir pour l'hôpital. Elle travaille, elle repasse tant qu'elle peut, la pauvre nièce infirme et bossue, et pourtant sa détresse augmente de jour en jour, car décidément ses yeux l'abandonnent; alors il y a souvent, comme elle dit, des malfaçons dans son ouvrage, et ses pratiques commencent de la quitter. Mais, se privant de tout, même de nourriture, afin de pouvoir dorloter encore la vieille tante aveugle, elle ne cesse de lui faire, d'un ton enjoué, d'innocentes et pieuses petites histoires, pour lui donner à entendre que l'ouvrage va bien, que les demandes affluent et que l'aisance est au logis.

Les dernières dont je parlerai, Messieurs, sont les soeurs Michaud, qui végètent au hameau perdu de la Vermanche, dans le département du Cher, et auxquelles vous avez accordé un prix de 500 francs. Celles-là sont aveugles de naissance, toutes deux. Sous leur vieux toit de paille, sur leur sol de terre battue, elles ont commencé dès l'enfance à travailler comme deux bienfaisantes petites fées. Pendant que leurs parents labouraient la terre, cultivaient le verger qui les faisait tout juste vivre, elles arrivaient, à force de volonté, à tenir propre le ménage et même à préparer les repas; en ce temps-là, qui fut pour elles le temps prospère de la vie, tout reluisait dans la chaumière; sur les pauvres meubles bien cirés, les moindres objets s'alignaient dans un ordre minutieux. Quand les voisins alors s'ébahissaient de voir les choses si bien rangées, les petites filles naïvement répondaient: «Eh! si nous n'avions pas soin de remettre nos affaires aux mêmes places, comment les retrouverions-nous après, puisque nous n'y voyons pas?» La famille ainsi vivait presque heureuse quand, il y a une dizaine d'années, le père mourut, laissant le verger à l'abandon, laissant la mère épuisée de travail et à demi infirme. A ce moment on pensa bien faire, à la mairie du plus prochain village, en offrant de placer la veuve dans un hôpital; mais l'idée de se séparer de leur vieille mère jeta les deux soeurs aveugles dans un désespoir affreux: «Plus tard, supplièrent-elles, plus tard, s'il le faut absolument; laissez nous d'abord essayer de vivre ensemble; nous ferons tout ce que nous pourrons! Et, quand je vais dire ce qu'elles ont fait, vous croirez entendre un conte embelli à plaisir.

Elles ont appris à filer de la laine, et, en prolongeant leurs heures d'études jusqu'au milieu de la nuit, bien entendu sans avoir besoin de lumière, elles sont aussi parvenues à apprendre à coudre, assez bien pour gagner quelque argent, avec de l'ouvrage confié par les bonnes âmes d'alentour. Elles ont appris à laver leur linge, s'asseyant au lavoir à côté d'une voisine obligeante qui les avertit si c'est assez propre, ou bien s'il faut frotter un peu plus. Dans les commencements elles possédaient une chèvre, dont le laitage composait d'ailleurs, avec du pain, leur presque seule nourriture, et la vieille maman avait encore la force de la mener paître le long des routes, tout en ramassant du bois mort pour le feu des veillées. Puis, la pauvre veuve est devenue en enfance, gardant l'envie de s'en aller comme autrefois sur les chemins, à la grande inquiétude de ses filles qui n'osaient plus perdre le contact de sa robe: «Mon Dieu, disaient-elles, si elle s'égarait, si elle allait choir dans quelque fossé! Comment ferions-nous pour courir à sa recherche, puisque nous n'avons point d'yeux?» Aujourd'hui, cette crainte n'est plus, car la mère est alitée, et elle est devenue aveugle à son tour! Et les deux soeurs redoublent de tendresse, pour celle que jamais elles n'ont vue et qui ne peut plus les voir. Elles redoublent de travail aussi, afin de lui procurer tout ce qui peut adoucir son déclin. Elles s'ingénient à la distraire, elles s'évertuent à la tenir bien propre, et, détail qui me semble adorable, quand il s'agit de la changer de linge, elles font chaque fois pieusement chauffer la pauvre grossière chemise, à la flamme de quelques branches mortes ramassées à tâtons dans les bois. Jamais elles n'ont demandé l'aumône, jamais on n'a entendu sortir de leurs bouches un murmure ni une plainte.

Au milieu de leur éternelle nuit, tâtonnant sans cesse et cherchant avec leurs mains, toutes les deux pour aider cette mère, qui tâtonne et cherche aussi dans une obscurité pareille, elles ont une douceur toujours égale et une sorte d'inaltérable contentement....

La source de telles résignations nous demeure bien inaccessible, et, tout cela, n'est-ce pas? est d'ailleurs plein de mystère, car nous restons confondus devant la destinée de ces âmes hautes et sereines, qu'emprisonnent ainsi, comme par châtiment, des enveloppes de ténèbres.