Mais ce que nous pouvons constater, sans arriver à le bien comprendre, c'est qu'un bon sourire calme et clair est à demeure sur le visage de tous ces déshérités, de tous ces sacrifiés, dont je n'ai pu vous donner la liste trop longue.
Au contraire, nous, gens quelconques du tourbillon de ce siècle, notre lot, à presque tous, est l'agitation vaine, le désir et la détresse.... Mon Dieu, devant la banqueroute de nos plaisirs, le vide pitoyable de nos élégances, le néant de nos petits rêves puérils, devant la fuite des jours et l'effeuillement de tout, que faire, aux approches si solennelles du grand soir, où nous réfugier, où nous jeter?... Il y a bien les cloîtres, restes d'un autre temps, débris qui subsistent et où l'on va encore; mais ils ne conviennent qu'au petit nombre de ceux qui ont gardé la croyance en des dogmes précis, et je ne sais pas d'ailleurs s'ils y trouvent tant que cela le repos, ces révoltés et ces solitaires qui vont orgueilleusement s'y enfermer. Alors, considérons de plus près le cas étrange de nos prix Montyon, qui ne se séparent point des autres hommes leurs frères, mais qui trouvent la paix en s'oubliant pour eux.
Avant de finir, je veux citer l'apôtre une fois encore: «Maintenant, donc, dit-il, ces trois forces demeurent: la foi, l'espérance et la charité; mais la plus grande est la charité.» De nos jours, nous ne pouvons plus, hélas! parler ainsi. Malgré ce demi-réveil de mysticisme, auquel nous assistons et qui, je le crains, sera passager comme une chose de mode, la foi, sapée par tant d'ouvriers de mort, s'en est allée avec l'espérance. Où sont-ils ceux d'entre nous qui oseraient dire, avec une certitude triomphante, qu'ils ont la foi et qu'ils ont l'espérance? Mais la charité reste.... A la charité, nous pourrions encore accrocher nos mains découragées et lassées.... Et, après nous être inclinés très humblement devant ceux dont j'ai eu mission de parler, devant ces vieux serviteurs aux doigts calleux, devant ces vieilles servantes usées et infirmes, devant ces aveugles, devant ces pauvres et ces pauvresses, peut-être pourrions-nous essayer—oh! à très petites doses, suivant nos faibles moyens, et seulement aux instants où nous nous sentons meilleurs,—peut-être, après leur avoir fait ici notre révérence profonde, pourrions-nous essayer... de les imiter un peu.
LES PAGODES D'OR
En mer, l'extrême matin, dans les brumes de l'Iraouaddy, devant les bouches du grand fleuve, au milieu du tourbillon des goélands et des mouettes.
Partis depuis trois jours de Calcutta, nous devons être à toucher la terre de Birmanie, dont rien pourtant ne se devine encore. L'eau, si bleue la veille, quand nous traversions le golfe de Bengale, est devenue blonde et n'a plus de contours, sous cette bruine couleur de perle qui tout de suite se confond avec elle. Le lever du jour n'éclaire pour nous qu'un monde inconsistant, qui n'a pas de limites apparentes, mais qui, cependant, n'est pas le vide; un monde de vapeurs chaudes, saturées de germes.
Innombrables, s'agitent les goélands et les mouettes. Des cris, des battements de plumes. Blanches ou teintées de gris, des milliers, des milliers d'ailes encombrent l'étendue imprécise; des ailes nerveuses, rapides, cinglantes, qui fouettent l'air épais avec des bruits d'éventail; la vie intense des oiseaux pêcheurs nous enveloppe, dans cette buée, pour nous à peine respirable, que le grand fleuve exhale toujours sur la fin des nuits.
Midi. Comme au théâtre un rideau se lève, la brume en une minute se détache des choses terrestres; elle monte et se dissout dans le ciel, c'est fini. Un soleil torride, soudainement dévoilé, fait luire autour de nous des eaux jaunâtres. De tous côtés apparaissent des côtes basses, à demi noyées, dirait-on, et que recouvre un tapis d'humides verdures. Et, dans le lointain de ce pays plat, au fond de ces plaines trop vertes où rien d'humain ne se dessine, quelque chose d'unique arrête et déroute les yeux; on croirait une grande cloche d'or, surmontée d'un manche d'or.... C'est bien de l'or, à n'en point douter: cela brille d'un éclat si fin! Mais c'est tellement loin qu'il faut que ce soit gigantesque; cela excède toutes les proportions connues; avec cette forme étrange, qu'est-ce que cela peut être?
C'est la pagode pour laquelle j'ai entrepris ce long pèlerinage, la plus sainte des pagodes de Birmanie, qui contient des reliques des cinq Bouddhas, et trois cheveux de Gaudama, le dernier venu des cinq. Elle est millénaire; depuis les vieux temps, les fidèles y accourent de tous les points de l'Asie, apportant des richesses et de l'or, de l'or surtout, des plaques et des feuilles d'or, pour épaissir cette couche magnifique dont sa grande tour est revêtue et qui miroite là-bas sous ce soleil. Et il y a des siècles qu'elle brille ainsi, la pagode, toujours pareille à elle-même; malgré tant de modernes bouleversements qui, paraît-il, ont eu lieu à ses pieds, dans la ville de Rangoun, son premier aspect au loin est demeuré inchangeable; pendant tout notre moyen âge, les pèlerins sans nombre, que lui amenaient de la Chine ou de l'Inde les somptueux et bizarres navires, l'apercevaient, sur l'horizon et au soleil de ces temps-là, telle que je la vois en ce moment: cloche d'or, comme posée au milieu de cette étendue d'éternelle verdure.