Donc, la ville où nous allons aborder, c'est Rangoun, et très vite elle s'approche,—tandis que cette cloche d'or là-bas s'obstine à rester invraisemblable et lointaine.

Oh! la stupéfiante laideur de ce qui nous apparaît! Aux rives jadis édéniques de l'Iraouaddy, les nouveaux conquérants ont vomi des ferrailles, de la houille, des hauts-fourneaux qui empestent l'air; car c'est ici, hélas! à Rangoun, que la grande pieuvre appelée «Civilisation d'Occident» est venue appliquer sa principale ventouse pour tirer à soi les richesses et les forces vives de la Birmanie. Cinq ou six kilomètres de toits en zinc, de hangars en briques, de cargo-boats amarrés à la file contre les berges. Et les pauvres belles pagodes d'autrefois—pas l'inaccessible, là-bas, mais quantité d'autres qui s'étaient élevées confiantes au bord du fleuve,—mêlent à présent leurs pointes dorées aux mille tuyaux noirs des usines. Et les pauvres Birmans, associés par force à toute cette récente agitation ouvrière, se démènent, se fatiguent dans le charbon, dans la fumée. Et les pauvres éléphants travaillent aussi, chargent sur leur dos les rails de tramway, les madriers, contribuent pour leur part à ce mouvement général, qui s'appelle «Le Progrès».

Après les horreurs du quai, les horreurs de la ville. Une Rangoun immense et toute neuve, dotée de squares aux gazons tondus correctement. Le long des rues sans fin, bien tirées au cordeau, s'aligne tout ce qui a pu germer dans des cervelles européennes en délire colonial: temples grecs (stuc et plâtre) où l'on vend de la charcuterie; manoirs féodaux (zinc et lattis) qui sont des magasins de chaussures; cathédrales gothiques (brique et fonte) habitées par des brocanteurs chinois!—Car les Chinois en plus, les Chinois par milliers se sont abattus sur ces pauvres Birmans....

On sait que les Européens, dans ces pays de mortelle chaleur, ne sortent que le soir. Je dois donc attendre le déclin du soleil pour me rendre à cette pagode, aperçue de si loin dès mon arrivée, dans les éblouissements de midi.

Ma voiture fermée n'en finit pas de traverser toute l'horrible ville, toute l'horrible banlieue de brique et de zinc, et, depuis un moment, je me laisse conduire, écoeuré, sans plus regarder rien, quand mon cocher hindou m'arrête, s'avance à la portière et me déclare que nous sommes arrivés.

Je prévoyais donc la grande cloche d'or toute proche et surplombante. Non, je ne J'aperçois nulle part. Mais je suis au pied d'une colline aux bords abrupts, comme fortifiée, défendue par un fossé d'enceinte. Or, cette colline est un bois de haute futaie, où les longues palmes et les éventails immenses de la flore équatoriale entremêlent en fouillis leurs puissantes nervures. Et, ça et là, parmi les cimes des arbres, entre leurs grands panaches verts, s'élancent des espèces de clochetons en dentelle d'or, donnant à entendre que ces masses de feuillages abritent des palais féeriques, cachent de très fastueux édifices, d'un art inconnu et exquis.

Par-dessus le large fossé, un seul pont donne accès à ce bocage de la colline sacrée, un pont ascendant qui a des marches comme un escalier. Il aboutit à une porte qui s'ouvre sur de l'ombre, sur de la nuit, comme une bouche de tunnel, mais qui est toute dorée, ciselée, guillochée, autant qu'un joyau. Et, de chaque côté de cette délicate entrée des enchantements, deux monstres en pierre blanchâtre, de quarante pieds de haut, étonnants d'énormité et de massive barbarie, font la garde, accroupis sur leur derrière dans la pose des chiens; au-dessus de tous les palmiers, de toutes les verdures, de tous les ors, leurs têtes se profilent sur le ciel, gueule ouverte, crocs dégainés dans un rictus qui sent déjà le voisinage de la Chine et de son Dragon Céleste. Sans doute ils ont mission d'avertir les arrivants qu'il n'y aura pas que de la magnificence et de la grâce dans cet éden, mais qu'il y planera aussi du mystère et un peu d'effroi, parce que c'est le domaine des Esprits, c'est l'autel que les hommes de cette contrée ont, suivant leur rêve particulier, élevé à l'Inconnaissable.

Je franchis la belle porte, au couronnement tout hérissé de clochetons d'or, et je m'engouffre dans la montée obscure. On y est surpris par la pénombre; d'ailleurs, le soir approche elle soleil torride va s'éteindre. On glisse un peu sur les marches, usées, polies par le continuel passage des pèlerins aux pieds nus. Dans ce couloir ascendant, une capiteuse odeur de fleurs imprègne l'air qui est chaud et lourd, qui sent la fièvre et le gardénia, qui a je ne sais quoi de voluptueusement mortel. Des gens montent et descendent, me frôlent sans bruit. Ce sont des Birmans, des vrais, en costume; à part les pauvres ouvriers des docks, je n'en avais pas encore rencontré en traversant l'affreuse ville d'en bas, qui ne m'avait semblé peuplée que de Chinois et d'Anglais. Et surtout ce sont des Birmanes, les premières que je vois; dans les lointains du couloir, leurs groupes se détachent en couleurs vives et claires. Je monte, je monte toujours. Des dorures brillent aux poutres ciselées des interminables plafonds. Maintenant, de chaque côté de l'escalier, il y a des marchands de sucreries, de jouets, de statuettes, de fleurs; tant et tant de fleurs, pour les Bouddhas qui habitent là-haut, des mannes remplies de bouquets qui embaument, des lis, des jasmins, des tubéreuses; on est troublé par l'excès et le mélange décès parfums dans la chaleur molle du soir.

Oh! les gentilles et rieuses petites personnes, ces Birmanes, si parées, sous leurs soies de nuances tendres! Aux épaules, elles ont des écharpes d'impalpable gaze, tantôt rose, tantôt vert d'eau, aurore ou bleu de ciel. Des fleurs naturelles dans les cheveux, toutes,—et souvent le cigare aux lèvres, avec le rire. Figures qui sentent déjà l'Extrême-Asie, je suis forcé de le reconnaître; rien cependant du regard bridé, ni du profil plat des Japonaises; mais quand même un peu de race jaune, juste ce qu'il en faut pour retrousser le coin des yeux et donner une câline expression de chatte. Celles qui montent les marches apportent de gros bouquets là-haut en offrande; celles qui descendent n'ont plus de fleurs qu'à la coiffure: gardénias toujours et roses pompons. L'amusement de les rencontrer me distrait de toutes choses, le long de ce chemin couvert, qui monte aux pagodes.