Je franchis encore des portes dorées que gardent des monstres, et les marches se succèdent dans une croissante pénombre où scintillent les ors des voûtes. Birmans et Birmanes qui ne cessent d'arriver pour l'adoration du soir, achètent en habillant des gâteaux, des bouquets, aux petits étalages qui bordent les escaliers; ils ont la piété rieuse et légère, au dehors du moins; au fond de leurs âmes, qui peut savoir? Ce sont des Aryens, mais très croisés de Chinois, autant dire des êtres pour nous incompréhensibles.
Un marchand veut me vendre des fleurs; alors des jeunes filles qui redescendaient s'arrêtent pour me faire signe que je dois en offrir, comme les autres, aux Bouddhas habitant là-haut.—Cela ne se refuse pas: oh! certainement, je veux bien en porter, moi aussi, des fleurs, aux Bouddhas,—même à l'image, au reflet un peu déformé, que leurs grandes âmes de pitié ont pu laisser dans ces cervelles d'Extrême-Asie....
Ces femmes semi-jaunes, par un raffinement de coquetterie un peu décadente, sont jupées comme autrefois chez nous les Merveilleuses; la soie du pagne qui leur serre les reins semble toujours mesurée trop juste et, pendant la marche, s'entr'ouvre pour laisser passer une jambe nue, très jolie avec sa couleur d'ambre. D'abord j'avais cru à un cas exceptionnel chez une qui se serait habillée trop vite; non, chez toutes c'est ainsi; à chaque pas qu'elles font, à chaque mouvement, on prévoit que cela va s'ouvrir trop haut, mais toujours cela s'arrête à point, et les convenances restent sauves. Pour obéir aux jeunes filles, j'ai acheté une gerbe, dont le parfum vraiment me grise un peu, dans ces escaliers trop encombrés, où il fait si chaud, où la foule sent déjà si fort le musc de Chine, le jasmin et la chair.
Enfin, tout à coup, au débouché de la dernière porte, l'air libre, la grande lumière retrouvée,—l'éblouissement des pagodes d'or! Et, tant c'était chose inimaginable, il y a une minute de stupeur et d'arrêt, avec un imperceptible: «Ah!» que l'on n'a pu retenir.
Je me souviens d'avoir vu jouer, quand j'étais enfant, une féerie qui développait les aventures de la jeune princesse du pays des Sonnettes, persécutée par de mauvais Enchanteurs. Le premier acte se passait dans la capitale du roi Drelindindin, son père, une ville d'or et de pierreries, où les palais, ajourés comme des dentelles, dardaient de tous côtés vers le ciel bleu d'étourdissants clochetons pointus. Et tout cela, qui était de la toile peinte et du clinquant, avait la prétention de figurer une magnificence telle qu'il n'en pourrait exister nulle part. Mais ce que j'ai ici devant les yeux,—et qui est de l'or vrai, du bronze d'or, des mosaïques de cristal,—dépasse mille fois, en richesse et en extravagance, la conception de ces décorateurs.
L'escalier d'ombre par lequel je viens de monter a joué le rôle des vestibules noirs qui, chez nous, préparent et augmentent l'effet des panoramas. Au sommet de cette colline, je suis dans une sorte de ville, oh! si étincelante et fantastique, sous le ciel vert du soir où s'effilent des petits nuages couleur de braise rouge et de braise orange; une ville en or, que le bois de palmiers enveloppait entre ses rideaux de larges éventails et d'immenses plumes. Au milieu, trône cette pyramide d'or, en forme de cloche à long manche, qui ce matin m'était apparue du large, celle qui se voit de si loin, de toutes les vertes plaines par où les pèlerins arrivent; sa pointe, presque effrayante de monter si haut,[6] brille comme du feu au soleil couchant, et sa base, qui s'élargit pour former un cône immense, ressemble à une colline tout en or. De l'or partout; auprès et au loin, de l'or se détachant sur de l'or. Alentour de cette pyramide centrale, se groupent en cercle une multitude de choses aussi follement dorées et aussi pointues, qui toutes s'amincissent en flèches dans l'air; on dirait presque, au pied de la colline d'or, des bosquets de longs ifs d'or;—mais ce sont des pagodes d'un luxe inouï, entièrement brillantes depuis le faîte des clochetons jusqu'au sol; ou bien, dans de gigantesques vases d'or, ce sont des gerbes de fleurs d'or, des gerbes allongées comme des arbres....
Les Birmans, les Birmanes, en adoration souriante, avec des gardénias plein les mains, font lentement le tour de cet amas de joailleries, par une voie circulaire qui, du côté extérieur, est bordée d'autres pagodes aussi tout en or, et qui est close au-delà, un peu sombrement, par l'épais rideau vert des feuillages, par les grandes palmes et les grands éventails du bois.
Après le saisissement de l'arrivée, l'esprit se heurte à l'inconnu des symboles,—ou bien s'amuse aux bizarreries des architectures, à l'art singulier des détails.... Ah! dans le quartier du milieu, parmi les ifs d'or, il y a des monstres, à demi cachés derrière les frondaisons rigides et, magnifiques: ce sont des sphinx dorés, de taille tout à fait colossale, assis dans la même pose que ceux de l'Egypte et portant très haut, entre les gerbes de fleurs d'or, leur placide visage de femme; ou bien ce sont des éléphants blancs, agenouillés, montrant ça et là leur énorme dos de pierre ou de marbre, tout caparaçonné d'or.... On entend une vague musique très douce, qui paraît venir de partout à la fois et dont l'air est comme imprégné;—et elle émane de tous ces bouquets en or, dont les tiges s'élancent des grands vases: chacune de leurs fleurs est une sonnette légère, que le moindre souffle agite....
Même là-haut, là-haut en plein ciel, le sommet de la pyramide souveraine est couronné d'une sorte de gigantesque chapeau-chinois, d'où les cloches et les clochettes éoliennes retombent en grappes, en grappes d'or, il va sans dire, et chantent aussi dans l'indéfinissable concert.
Ce qui surtout donne à ces édifices et à leurs flèches un aspect d'orfèvrerie précieuse, ce qui, plus encore que les dorures, jette tant de feux le long des piliers, des couronnements, des frises, c'est une profusion de mosaïques, en cristal de différentes couleurs taillé à facettes comme les pierres fines; on dirait que tout ruisselle de saphirs, de rubis et d'émeraudes.