Avec la foule soyeuse, je suis conduit à cheminer doucement, par cette rue pavée d'antiques dalles blanches, qui tourne à travers la ville en or. Toutes ces pagodes si miroitantes, aux toitures si éperdument pointues, sont ouvertes et laissent paraître leurs dieux. Sous les voûtes, inimaginables de richesse, entre ces colonnes ciselées avec des patiences chinoises, dans ces intérieurs qui ne sont qu'or et pierreries, on les aperçoit, les Bouddhas, de taille surhumaine, assis en cénacle, à l'abri de parasols brodés et rebordés d'or; devant eux, des urnes d'or pour les encens qui fument, des vases d'or pour les gardénias et les tubéreuses qu'on leur apporte chaque soir, et des candélabres d'or qui, avant le crépuscule, viennent déjà de s'allumer. Ils sont de deux sortes, les Bouddhas de Birmanie; les uns en or si poli qu'ils reflètent les mille petite flammes des cires; les autres en albâtre, blêmes comme des cadavres; mais tous, gardant les yeux baissés dans la même attitude rituelle, ont le même sourire et le même visage de mystère.

L'air peut-être semble un peu moins lourd ici, sur cette colline, que dans la ville et les prairies d'en bas; mais il est si chaud encore, et puis si chargé de la fumée des cassolettes, du parfum des bouquets, de la senteur qu'exhalent alentour les bois et la terre, avec on ne sait quoi de troublant et de morbide!...

J'en suis à mon deuxième, à mon troisième tour,—je ne sais plus,—dans cette rue circulaire bordée de façades en or. Le grand rideau d'arbres, qui enferme tout, se fait plus sombre; vers l'ouest, une sorte d'incendie, qui doit être au ras des plaines, nous envoie des reflets rouges à travers les branchages, il crible le bois sacré de longues rayures en feu,—et c'est le soleil qui, décidément, va s'éteindre. Auprès de moi cheminent toujours les groupes de jeunes femmes, jupées en Merveilleuses et drapées d'écharpes de gaze; sans cesser de sourire, elles chantent à demi-voix des hymnes bouddhiques, en battant des mains pour marquer la mesure lente: adorations frivoles et gaies. Il y a aussi des petits garçons, qui, tout en faisant le tour des autels comme les grandes personnes, jonglent des pieds et des mains avec des ballons légers, mais sans bruit, sans cris, d'une manière facile et discrète, en conservant une grâce un peu féminine. Beaucoup d'autres fidèles sont accroupis en prières, devant toutes ces pagodes ouvertes où Ton aperçoit, dans l'or des fonds, les compagnies de Bouddhas aux yeux baissés; en chantant leurs vagues litanies, ils se cachent le visage derrière des touffes de fleurs blanches qu'ils tiennent au bout de bâtonnets, et qu'ils iront ensuite déposer dans les vases d'or, aux pieds des dieux d'or. Et des cortèges de bonzes, de temps à autre, traversent la foule; ils passent empressés avec des bouquets; tous pareils et tous, suivant l'immuable rite, vêtus de jaune à deux tons: robe jaune orange, draperie jaune soufre. Comme leurs têtes rasées sont jaunes aussi, et leurs bras nus, d'un jaune d'ambre, on dirait, sous cet éclairage du soir qui les avive, des personnages en or, dans la ville d'or.

Ces pagodes du tour, aux mille flèches si dorées, diffèrent à l'infini de formes, d'ornements et de ciselures; mais toutes font scintiller leurs innombrables petits cristaux à facettes, et toutes s'allongent, s'étirent éperdument vers le ciel, se terminent en minces aiguilles effilées; leurs piliers courts, que l'on dirait tendus de brocarts, leurs petits portiques à festons étranges, sont comme écrasés sous la hauteur exorbitante et l'extravasement des toitures d'or,—toitures à cinq ou six étages qui ne sont que des prétextes pour multiplier en l'air des cornes et des pointes. Mon Dieu, si pointu, tout cela, pointu jusqu'à l'invraisemblance!... Et comme c'est singulier, cette conception de la pointe, du faisceau de pointes, qui persiste depuis des siècles à hanter l'imagination des peuples de la Birmanie et du Siam: en ces pays-là, temples, palais, casques de dieux ou de rois, doivent être surmontés de quelque chose d'aigu et d'infiniment long,—sans doute pour attirer les effluves célestes comme les paratonnerres attirent les orages.

Outre les pagodes, il y a quantité d'édicules en or, kiosques bizarrement frêles, ou simples clochetons qui s'élancent du sol, s'amincissent en fuseau, et portent tous au bout de leur flèche un chapeau-chinois garni de clochettes éoliennes; il y a des obélisques d'or, entièrement: gemmés comme de rubis et d'émeraudes, avec des sphinx d'or assis au sommet, cm bien des petits éléphants d'or. Et, un peu partout, des hampes gigantesques, du haut en bas scintillantes d'or et de pierreries, soutiennent en l'air des oriflammes transparentes, ou de longs boas en soie, presque impondérables, que le moindre souffle remue, soulève, enchevêtre aux palmes ou aux branches du bocage voisin.

Ces arbres, qui se serrent autour de la ville en or, qui se penchent sur elle comme pour la tenir plus enclose, sont des cocotiers empanachés de plumes géantes, des lataniers aux troncs aussi droits et lisses que des colonnes de marbre, et de monstrueux banians des Indes déployés en voûtes d'ombre. Si les uns ou les autres ont poussé trop près des pagodes, au lieu de les arracher on les a revêtus de splendeur: il y a des ramures toutes cerclées de bijouterie, des palmiers dont la tige est entièrement gainée d'or et de cristal.

Tant de délicates merveilles amoncelées sur cette colline représentent des siècles de patient travail, car tout cela fut commencé au temps nébuleux de la première expansion bouddhiste. Malgré les couches d'or, entretenues si brillantes, ça et là se dénote un archaïsme très lointain. Et même la caducité, parfois, s'indique au fléchissement des lignes; vers la terre surtout, l'usure des socles de marbre et des dalles, le dénivellement de la voie, disent les ans sans nombre, donnent ce sentiment du passé sans lequel les lieux d'adoration nous font l'effet de n'avoir pas d'âme; on sent qu'elles sont très vieilles, ces pagodes, et que beaucoup de générations mortes les ont saturées de leurs prières étranges....

Toutes ces jeunes femmes au pagne de soie, qui ont des gardénias ou des roses pompons sur leurs cheveux lisses et noirs, on les prendrait pour des petites fées du sourire, et cependant il est visible qu'elles prient aussi, elles,—à leur énigmatique et un peu chinoise manière. Comme moi, elles passent et repassent. Leurs groupes, qui se détachent en teintes fraîches sur ce décor de fantasmagorie, me croisent à chaque tour dans la rue enchantée, et il en est que je commence à reconnaître. L'une,—qui, cependant, me restera à jamais aussi indéchiffrable que les autres,—est devenue à mes yeux l'incarnation de la beauté birmane; dès que je vois apparaître son pagne couleur de jonquille, involontairement je deviens attentif; malgré moi j'ai presque concentré sur elle ma rêverie de solitaire, et d'égaré ici, par ce soir troublant où il y a trop de parfums, dans l'air trop chaud....

Ah! là-bas, ces haillons que je n'avais pas vus! Toute une pouillerie humaine, échouée entre deux palais d'or, au pied d'une haute gerbe de fleurs d'or! Je m'approche et l'on me tend des mains sans doigts, on tourne vers moi des figures mangées, on me parle avec des bouches sans lèvres; les lépreux de Rangoun! C'est leur poste de chaque soir pour guetter les aumônes. Dans ce lieu où tout était luxe de songe, charme et grâce, il fallait bien quelque chose, en un recoin, pour rappeler ces réalités que l'on eût risqué d'oublier: la pourriture et la mort....