Les derniers rayons du couchant rouge viennent à peine de s'éteindre, et le ciel en une minute se fait crépusculaire, et la foule s'apprête à quitter ce lieu magique; dans les pays très proches de l'équateur, il est si court, l'instant de la véritable vie diurne; il commence tard, quand le terrible soleil n'est plus qu'à son déclin, et finit presque subitement dès qu'il se couche; les soirs ne se prolongent pas comme les nôtres en lumière adoucie; soudain c'est l'ombre,—accentuant l'impression de dépaysement et d'exil. Rien d'ailleurs, pour nous, Européens, ne contribue à la mélancolie de ces régions comme la brusque tombée de leurs nuits.

Déjà le rideau des arbres alentour est devenu presque un rideau noir, au-dessus duquel, ça et là, quelque palmier, qui a jailli avec plus de fougue, découpe en silhouette ses grandes plumes sur le ciel jaune et vert. Et les petites bandes de nuages, qui étaient roses, passent au violet assombri, liseré encore d'un peu de flamme orangée.

Pour toutes les orfèvreries des pagodes, c'est l'heure d'étinceler plus singulièrement dans la pénombre; ce qui reste de lumière joue sur les façades précieuses et frêles, s'accroche aux saillies des dorures, aux mille facettes du cristal. Objets de vitrine, dirait-on, bibelots si fragiles qui, imprudemment, s'étalent au plein air du soir,—et qui, par sortilège, sans doute, ont résisté depuis des siècles aux lourdes pluies tropicales.

Maintenant des souffles plus violents et plus chauds commencent de passer, des bouffées soudaines qui sentent l'orage. Alors, toutes les banderoles suspendues et tous les boas de soie au bout des hampes magnifiques se tordent là-haut, convulsivement, et tous les palmiers, avec un bruit de papier qui se froisse, agitent leurs plumets ou leurs éventails. Et toutes les campanules d'or dans les buissons d'or font entendre leurs sonnailles légères; toutes les cloches, les clochettes, les chapeaux-chinois, à la pointe des flèches d'or, enflent en crescendo dans le ciel leurs musiques éoliennes, au-dessus de la foule qui chante à mi-voix en battant des mains. Chaque rafale passée, l'air redevient accablant, avec ces parfums et ces senteurs de chair que le coup de vent n'a pas su emporter. La terre et les arbres semblent attendre quelque averse qui rafraîchirait, mais qui sans doute ne viendra pas ce soir, car les petits nuages étirés en queue de chat continuent de rester seuls, perdus dans la belle voûte limpide qui, peu à peu, tourne au bleu des nuits.

On allume toujours plus de bougies aux pieds des Bouddhas de taille surhumaine qui tiennent cercle sous les plafonds d'or des pagodes ouvertes; c'est eux maintenant qui prennent le plus d'importance, dans cette féerie qui s'éteint; ils accaparent, sur leurs graves assemblées, toute la lumière des cires. Eclairés par en dessous, ceux qui sont en or ont aux lèvres, aux arcades sourcilières, des reflets qui changent en un rictus leur sourire. Ceux qui sont en albâtre inquiètent davantage, si pâles et blêmes, avec de longues oreilles mortes qui pendent sur les épaules, et cet air de rire en dormant, ces grands yeux toujours clos, que l'on a peints d'une frange noire pour marquer les cils baissés.

Il y a moins de monde autour d'eux; leurs adorateurs peu à peu se retirent, par le tunnel de descente, et cette quasi-solitude, où ils vont rester bientôt, les rend pour moi plus présents. Je m'en irai quand sera partie la jeune femme au pagne couleur jonquille, que je croise à chaque tour de ma promenade circulaire; dans l'espèce d'hypnose où m'ont jeté ces parfums, ce défilé toujours recommençant, et ces vagues symphonies aériennes des sonnettes d'or, son image à elle commence à trop m'occuper, je cède à la fascination de ses jolis yeux de chatte.... Le mélancolique effroi qui me vient, à me sentir ici tellement étranger, je le reconnais pour l'avoir éprouvé déjà en tant d'autres lieux du monde; effroi d'être si inapte à comprendre les conceptions de ces gens-là sur le Divin et sur la Mort.... Pendant ma brève existence d'homme, jamais, jamais je n'aurai le temps de rien déchiffrer de cette race, trop foncièrement dissemblable de la mienne; or, je sens en moi sourdre un triste et ardent désir d'en pénétrer l'âme, et,—ceci pour me confondre comme un rappel d'en bas,—c'est surtout à cause de cette petite créature qui passe et repasse entre les pagodes dorées: son regard et tout son être m'attirent plus que de raison.

De temps à autre, l'un des bonzes drapés de jaune vient frapper sur une énorme cloche suspendue tout près du sol, une cloche qui a la forme d'une pagode et que surmonte aussi une pointe effilée. Il frappe à longs intervalles, comme chez nous pour les glas, et le marteau est si enveloppé, si moelleux, qu'on dirait des vibrations d'orgue. Ce doit être quelque signal pour la fin des prières; d'ailleurs, les groupes se font de plus en plus clairsemés, les adorateurs s'en vont.

Ah!... Elle est partie, la jeune femme au pagne couleur jonquille; donc, c'est fini, jamais, jamais plus je ne saurai rien d'elle. Son départ me laisse intolérablement seul, et je préfère m'en aller aussi.

Mais justement, vers l'entrée du couloir de descente, se dirige une foule spéciale, où l'on cause et l'on rit de belle humeur: robes dépenaillées; voix sinistrement bouffonnes, comme de gens qui n'auraient plus ni larynx ni palais; rires mouillés, qui gargouillent dans de la pourriture. C'est le clan des lépreux, qui se retire content parce que les aumônes sans doute ont été larges ce soir.... Redescendre en si lamentable compagnie, non; plutôt je recommencerai le tour des pagodes une dernière fois.

La nuit vient, la vraie nuit d'étoiles; son recueillement peu à peu descend sur toutes les belles flèches dorées. Je reste l'unique promeneur, et les innombrables petites bougies, qui font grimacer les masques brillants des Bouddhas, achèveront de se consumer dans la solitude. Les rafales ont cédé la place à une brise tiède et régulière qui agite en symphonie d'ensemble les milliers de clochettes au son pur; une musique sans nom, qui semble jouée par des élytres d'insectes, plane au-dessus des pagodes d'or, au niveau de leurs pointes extrêmes, très haut en l'air, tandis qu'en bas, au fond de quelque tabernacle, des bonzes chantent des litanies à bouche close. Je crois bien que me voici hypnotisé tout à fait. Je rêve en marchant: je suis dans la ville du roi Drelindindin; des fées, des bonnes et des méchantes fées, habitent la forêt voisine; quant à la jolie Birmane au pagne jonquille, elle n'est pas loin de se confondre pour moi avec cette princesse que les Génies persécutaient....