A la fin de mon dernier tour, avant de redescendre, je m'arrête sur le seuil et me retourne pour regarder. Ces pagodes de Rangoun, elles sont au nombre des merveilles qu'en passant sur la terre il faut avoir vues; mais j'y aurai fait un pèlerinage sans lendemain, car je vais rentrer ce soir même à bord du paquebot qui doit partir à la pointe du jour pour me ramener au Bengale.

Et mon regard d'adieu, sur tout cela que je ne reverrai jamais, m'en laissera une plus inoubliable vision. Les ors continuent de briller, on ne sait trop comment puisqu'il fait nuit. La pyramide géante qui est au milieu se détache en luisances claires sur le bleu sombre du ciel, et la colline d'or qui lui sert de base garde ses reflets. Alentour, se pressent les petites pagodes aux prodigieuses toitures, les hautes gerbes de feuillages en bronze doré, toutes choses dont l'obscurité ne permet à présent de voir que les silhouettes étrangement pointues et l'éclat de métal précieux. Plus que jamais on dirait des bosquets de longs ifs d'or. Mais ce sont des ifs chargés de fleurs qui sonnent, et leurs myriades de campanules remuent doucement pour donner dans l'air une sorte d'immense concerto diffus, comme avec des sonorités de tympanons et des voix grêles de cigales....

Le lendemain, de bonne heure, quand je m'éveille à bord du paquebot qui me ramène aux Indes, l'hélice tourne déjà depuis longtemps, et nous sommes aux bouches du fleuve, comme hier dans les voiles nacrés des matins de l'Iraouaddy, au milieu de la nuée des mouettes et des goélands gardiens du seuil. Même décor imprécis d'eau gris perle et de brume gris perle, mêmes cris d'oiseaux et mêmes tourbillonnements d'ailes blanches.

Et là, en route, on me conte sur les Birmans une touchante histoire:

Il y a une vingtaine d'années, quand les Anglais,—pour venger un de ces griefs, comme les Européens en ont toujours contre les peuples rêveurs de l'Asie, et qui rappellent ceux du loup contre l'agneau,—vinrent surprendre dans leur palais le roi et la reine pour les emmener en captivité à Bombay, et les jetèrent sur une de ces grossières charrettes à boeufs où l'on transporte les sacs de riz, le peuple de la ville se rangea silencieux sur le parcours. Sans s'être concertés, tous, hommes et femmes, au passage de la triste charrette qui emportait leurs souverains et leur indépendance, se prosternaient la face contre terre, déployaient leur, longue chevelure, retendaient devant eux en tapis, et les roues, jusqu'au sortir des murailles, foulèrent cette noire jonchée vivante....

Pauvre gracieuse Birmanie!

FIN


NOTES:

[1] Une sorte de béguin en toile cartonnée, pour garantir le visage de la pluie et du soleil.