Cependant je n'ai pas donné suite au projet: le lendemain, à mon réveil, la première impression envolée, il m'a semblé enfantin et ridicule. Ce chagrin-là, évidemment, n'était pas de ceux qu'un simple jouet console. Pauvre vieux forçat, seul au monde, le plus bel oiseau du paradis n'eût pas remplacé pour lui l'humble moineau grisâtre, à aile coupée, élevé au pain de prison, qui avait su réveiller les tendresses infiniment douces et les larmes, au fond de son cœur endurci, à moitié mort...

Rochefort, décembre 1889.

UNE BÊTE GALEUSE

Un vieux chat galeux, chassé sans doute de son logis par ses maîtres, s'était établi dans la rue, sur le trottoir de notre maison où un peu de soleil de novembre le réchauffait encore. C'est l'usage de certaines gens à pitié égoïste d'envoyer ainsi perdre le plus loin possible les bêtes qu'ils ne veulent ni soigner ni voir souffrir.

Tout le jour il se tenait piteusement assis dans quelque embrasure de fenêtre, l'air si malheureux et si humble! Objet de dégoût pour ceux qui passaient, menacé par les enfants, par les chiens, en danger continuel, d'heure en heure plus malade, et vivant de je ne sais quels débris ramassés à grand'peine dans les ruisseaux, il traînait là, seul, se prolongeant comme il pouvait, s'efforçant de retarder la mort. Sa pauvre tête était toute mangée de gale, couverte de croûtes, presque sans poils; mais ses yeux, restés jolis, semblaient penser profondément. Il devait certainement sentir, dans toute son amertume affreuse, cette souffrance, la dernière de toutes, de ne pouvoir plus faire sa toilette, de ne pouvoir plus lisser sa fourrure, se peigner comme font tous les chats avec tant de soin.

Faire sa toilette! Je crois que, pour les bêtes comme pour les hommes, c'est une des plus nécessaires distractions de la vie. Les très pauvres, les très malades, les très décrépits qui, à certaines heures, se parent un peu, essayent de s'arranger encore, n'ont pas tout perdu dans l'existence. Mais ne plus s'occuper de son aspect, parce qu'il n'y a vraiment plus rien à y faire avant la pourriture finale, cela m'a toujours paru le dernier degré de tout, la misère suprême. Oh! les vieux mendiants qui ont déjà, avant la mort, de la terre et des immondices sur le visage, les êtres rongés par des lèpres visibles qui ne peuvent plus être lavées, les bêtes galeuses dont on n'a seulement plus pitié!

Il me faisait tant de peine à regarder, ce chat à l'abandon, qu'après lui avoir envoyé à manger dans la rue, je finis un jour par m'approcher pour lui parler doucement. (Les bêtes arrivent très bien à comprendre les bonnes paroles, et y trouvent consolation.) Par habitude d'être pourchassé, il eut d'abord peur en me voyant arrêté devant lui; son premier regard fut méfiant, chargé de reproche et de prière: «Est-ce que tu vas encore me renvoyer, toi aussi, de ce dernier coin de soleil?» Puis, comprenant vite que j'étais venu par sympathie, et étonné de tant de bonheur, il m'adressa tout bas sa pauvre réponse de chat: «Trr! Trr! Trr!» en se levant par politesse, en essayant même de faire le gros dos, malgré ses croûtes, dans l'espoir que peut-être j'irais jusqu'à une caresse.

Non, ma pitié, à moi qui seul au monde en éprouvais encore pour lui, n'allait pas jusque-là. Cette joie d'être caressé, il ne la connaîtrait sans doute jamais plus. Mais, en compensation, j'imaginai de lui donner la mort tout de suite, de ma main, et d'une façon presque douce.