Et deux larmes d'indicible misère lui coulaient sur les joues.
Pendant une bousculade de la traversée, la porte s'était ouverte, le moineau avait eu peur, s'était envolé,—et tout de suite était tombé à la mer à cause de son aile coupée. Oh! le moment d'horrible douleur! Le voir se débattre et mourir, entraîné dans le sillage rapide, et ne pouvoir rien pour lui! D'abord, dans un premier mouvement bien naturel, il avait voulu crier, demander du secours, s'adresser à Yves lui-même, le supplier... Élan arrêté aussitôt par la réflexion, par la conscience immédiate de sa dégradation personnelle: un vieux misérable comme lui, qui est-ce qui aurait pitié de son moineau, qui est-ce qui voudrait seulement écouter sa prière? Est-ce qu'il pouvait lui venir à l'esprit qu'on retarderait le navire pour repêcher un moineau qui se noie,—et un pauvre oiseau de forçat, quel rêve absurde!... Alors il s'était tenu silencieux à sa place, regardant s'éloigner sur l'écume de la mer le petit corps gris qui se débattait toujours; il s'était senti effroyablement seul maintenant, pour jamais, et de grosses larmes, des larmes de désespérance solitaire et suprême lui brouillaient la vue,—tandis que le jeune monsieur à lunettes, son collègue de chaîne, riait de voir un vieux pleurer.
Maintenant que l'oiseau n'y était plus, il ne voulait pas garder cette cage, construite avec tant de sollicitude pour le petit mort; il la tendait toujours à ce brave marin qui avait consenti à écouter son histoire, désirant lui laisser ce legs avant de partir pour son long et dernier voyage.
Et Yves, tristement, avait accepté le cadeau, la maisonnette vide,—pour ne pas faire plus de peine à ce vieil abandonné en ayant l'air de dédaigner cette chose qui lui avait coûté tant de travail.
Je crois que je n'ai rien su rendre de tout ce que j'avais trouvé de poignant dans ce récit tel qu'il me fut fait.
C'était le soir, très tard, et j'étais près de m'en aller dormir. Moi qui dans la vie ai regardé sans trop m'émouvoir pas mal de douleurs à grand fracas, de drames, de tueries, je m'aperçus avec étonnement que cette détresse sénile me fendait le cœur—et irait même jusqu'à troubler mon sommeil:
—S'il y avait moyen, dis-je, de lui en envoyer un autre...
—Oui, répondit Yves, j'avais bien pensé à cela, moi aussi. Chez un oiseleur, lui acheter un bel oiseau, et le lui porter demain avec la pauvre cage, s'il en est encore temps avant le départ. Un peu difficile. Il n'y a du reste que vous-même qui puissiez obtenir d'aller en rade demain matin et de monter à bord du transport pour rechercher ce vieux dont je ne sais pas le nom. Seulement... on va trouver cela bien drôle...
—Oh! oui, en effet. Oh! pour ce qui est d'être trouvé drôle, il n'y a pas d'illusion à se faire là-dessus!...
Et, un instant, tout au fond de moi-même, je m'amusai de cette idée, riant de ce bon rire intérieur qui à la surface paraît à peine.