Ce fut une chose vraiment épouvantable que leur première entrevue.
Cela se passa inopinément, quelques jours après, à la cuisine (un lieu d'irrésistible attrait où les chats d'une même maison, quoi que l'on fasse, finissent toujours par se réunir). En toute hâte on vint me chercher et j'accourus: on entendait des cris inhumains; une pelote, une boule de poils et de griffes, faite de leurs deux petits corps enchevêtrés, roulait et bondissait, chavirant des verres, des assiettes, des plats, tandis que le duvet blanc, le duvet gris, le duvet couleur de lapin, voltigeait en petites touffes alentour.—Il fallut intervenir avec énergie, les séparer en jetant dessus toute l'eau d'une carafe.—J'étais consterné...
XI
Tremblante, égratignée, le cœur battant à se rompre, Moumoutte Chinoise, recueillie dans mes bras, se tenait blottie contre moi, et s'apaisait progressivement, les nerfs détendus par une expression de douce sécurité; puis se faisait peu à peu inerte et molle comme une chose sans vie, ce qui est, chez les chats, la façon de témoigner à ceux qui les tiennent une suprême confiance.
Moumoutte Blanche, assise dans un coin, pensive et sombre, nous regardait de ses pleins yeux, et un raisonnement s'ébauchait dans sa petite tête jalouse; elle qui, d'un bout de l'année à l'autre, houspillait sur les murs les mêmes voisins et les mêmes voisines, sans pouvoir s'habituer à leurs minois, venait de comprendre que cette étrangère était à moi, puisque je la prenais ainsi à mon cou et qu'elle s'y abandonnait avec tendresse; donc, il fallait ne plus lui faire de mal et se résigner à tolérer sa présence au logis.
Ma surprise et mon admiration furent grandes de les voir, un instant après, passer l'une près de l'autre, dédaigneuses seulement, mais calmes, très correctes, et ce fut fini: de leur vie, elles ne se fâchèrent plus.
XII
Le printemps de cette année-là!... j'en garde bon souvenir. Bien que très court, comme me paraissent à présent toutes les saisons, il fut un des derniers qui eut encore pour moi le charme, presque l'enchantement mystérieux de ceux de mon enfance,—du reste, dans le même cadre de plantes et de jardins, au milieu des mêmes fleurs, renouvelées aux mêmes places par les mêmes antiques jasmins et les mêmes rosiers. Après chacune de mes campagnes, j'en viens d'ailleurs très facilement, en très peu de jours, à ne plus me souvenir des continents et des mers immenses; de nouveau, comme au début de ma vie, je limite le monde extérieur à ces vieux murs garnis de lierre et de mousse qui m'ont enfermé quand j'étais petit enfant; les lointains pays où je suis tant de fois allé vivre me semblent aussi irréels qu'aux temps où j'y rêvais sans les avoir vus. Les horizons démesurés se resserrent, tout se rétrécit doucement, et j'en arrive, en fait de nature, à presque oublier s'il existe autre chose que nos pierres moussues, nos arbustes, nos treilles et nos chères roses blanches...