XX
Oh! nos soirées d'hiver en ce temps-là!... Tout au fond de la maison silencieuse, obscure, laissée vide et comme trop grande, dans un petit salon bien chaud du rez-de-chaussée donnant sur la cour et sur des jardins, veillaient maman et tante Claire, sous leur lampe suspendue, à des places accoutumées depuis tant d'hivers antérieurs et pareils. Et, le plus souvent, je veillais là, moi aussi, pour ne pas perdre le temps de leur présence sur terre et de mes séjours auprès d'elles. Dans une autre partie de la maison, loin de nous, je laissais noir et sans feu mon cabinet de travail, mon logis d'Aladin, pour tout simplement passer ma soirée à trois, en leur compagnie, dans ce petit salon qui était bien la coulisse la plus secrète de notre vie familiale, le chez nous le plus sans façon de tous. (Aucun autre lieu, du reste, ne m'a donné jamais une plus complète et plus douce impression de nid; nulle part je ne me suis chauffé avec une plus berçante mélancolie que devant les flambées de bois de cette petite cheminée.) Les fenêtres, aux contrevents jamais fermés, par sécurité confiante, la porte vitrée, presque un peu campagnarde, donnaient sur le noir des feuillages d'hiver, sur des lauriers, des lierres de murailles qu'éclairait parfois un rayon de lune. Aucun bruit ne parvenait jusqu'à nous de la rue, qui était assez éloignée—et d'ailleurs fort tranquille, à peine troublée de temps en temps par des chants de matelots célébrant un retour. Non, nous avions plutôt les bruits de la campagne, dont on sentait la présence presque proche, au delà des vieux jardins et des remparts de la ville; l'été, l'immense concert des grenouilles, dans ces plaines marines qui nous entourent, unies comme des steppes, et, de minute en minute, la petite note en flûte triste des hiboux; l'hiver, à ces veillées dont je parle, quelque cri très rare d'oiseau de marais, et surtout la longue plainte du vent d'ouest arrivant de la mer.
Sur la grande table, couverte de certain tapis à fleurs connu toute ma vie, maman et tante Claire étalaient leurs chères corbeilles à ouvrage, où il y avait des choses que j'appellerais fondamentales, si j'osais employer ce mot qui, dans le cas présent, n'aura de sens que pour moi-même; de ces petites choses qui ont pris place de reliques à mes yeux, qui ont acquis dans mon souvenir, dans ma vie, une importance tout à fait de premier ordre: ciseaux à broder, venus des aïeules, qu'on me prêtait avec mille recommandations quand j'étais tout enfant, pour m'amuser à des découpures; bobines à fil, en bois rare des colonies, rapportées jadis de là-bas par des marins et qui me donnaient tant à rêver; porte-aiguilles, lunettes, dés et étuis... Comme je les connais tous et que les aime, les pauvres petits riens si précieux, étalés le soir, depuis tant d'années, sur le vieux tapis à fleurs, par les mains de maman et de tante Claire; après chaque lointain voyage, avec quel sentiment attendri je les retrouve et leur dis mon bonjour d'arrivée! J'ai employé tout à l'heure pour eux le mot: fondamental—si impropre, dans l'espèce, je le reconnais,—voici comment je puis l'expliquer: si on me les détruisait, s'ils cessaient d'exister à leurs mêmes places éternelles, j'aurais l'impression d'avoir fait un grand pas de plus vers l'anéantissement de moi-même, vers la poussière, l'oubli.
Et quand elles seront parties toutes les deux, maman et tante Claire, il me semble que ces chers petits objets, religieusement conservés après elles, appelleront leur présence, prolongeront presque un peu leur séjour parmi nous...
Les moumouttes, il va sans dire, se tenaient aussi dans ce salon, endormies ensemble en une seule boule bien chaude, sur quelque fauteuil ou quelque tabouret, le plus près possible du feu. Et leurs réveils inattendus, leurs réflexions, leurs idées drôles égayaient nos soirées un peu silencieuses.
Une fois c'était Moumoutte Blanche qui, prise d'un désir subit d'être plus en notre compagnie, sautait sur la table, et venait s'asseoir avec gravité sur l'ouvrage même de tante Claire, lui tournant le dos, après lui avoir inopinément frôlé la figure de son imposante queue noire; puis restait là, indiscrète et obstinée, en contemplation devant la flamme de la lampe.
Ou bien, par quelqu'une de ces nuits de piquante gelée qui portent sur les nerfs des chats, on entendait tout à coup, dans les jardins voisins, une discussion: «Miaou! miaraouraou!» Alors la tranquille pelote de fourrure, qui sommeillait si bien, dressait aussitôt deux têtes, deux paires d'oreilles... Encore: «Miaraou! miaraou!»—Ça ne s'apaisait pas! La Moumoutte Blanche, résolument levée, le poil hérissé en guerre, courait d'une porte à l'autre, cherchant une issue pour sortir, comme appelée dehors par un devoir impérieux et d'une capitale importance: «Mais non, Moumoutte, disait tante Claire, tu n'as pas besoin de t'en mêler, je t'assure; ça s'arrangera sans toi!»—Et la Chinoise au contraire, toujours plus calme et ennemie des périlleuses aventures, se contentait de me regarder du coin de l'œil, l'air très intelligent et un peu moqueur pour l'autre, me disant: «N'est-ce pas que j'ai raison, moi, de rester neutre?»
Un certain moi tranquille, rasséréné et presque enfant, se retrouvait là le soir, dans ce petit salon doucement silencieux, à cette table où travaillaient maman et tante Claire. Et si par instants je me souvenais, avec une sourde commotion intérieure, d'avoir eu une âme orientale, une âme africaine et un tas d'autres âmes encore; d'avoir promené, sous différents soleils, des rêves et des fantaisies sans nombre, tout cela m'apparaissait comme très loin et à jamais fini. Et ce passé errant me faisait plus complètement goûter l'heure présente, le repos, l'entr'acte, dans cette coulisse tout à fait intime de ma vie, qui est si inconnue, qui étonnerait tant de gens et peut-être les ferait sourire. En toute sincérité d'intention, je me disais que je ne repartirais plus, que rien ne valait la paix d'être là et d'y retrouver un peu de son âme première; de sentir autour de soi, dans ce nid de l'enfance, je ne sais quelles protections bénies contre le vide et la mort; de deviner, à travers les vitres de la fenêtre, dans l'obscurité des feuillages et sous la lune d'hiver, cette cour qui jadis résumait presque le monde, qui est restée pareille, avec son lierre, ses petits rochers et ses vieux murs, et qui, mon Dieu, reprendrait peut-être encore à mes yeux son importance, son grandissement d'autrefois et se repeuplerait des mêmes rêves... Surtout, je me disais que rien, dans le monde immense, ne valait la joie douce de regarder maman et tante Claire assises à travailler à cette table, penchant vers le tapis à fleurs leurs bonnets de dentelle noire et leurs coques de cheveux blancs...
Oh! un soir, je me rappelle... Il y eut une scène de chats!... Encore aujourd'hui je ne puis y repenser sans rire.