C'était une nuit de gelée aux environs de Noël. Dans le grand silence, nous avions entendu passer au-dessus des toits, à travers le ciel froid et tranquille, un vol d'oies sauvages qui émigraient vers d'autres climats: un peu une musique de chasse-gallery, un bruit de voix aigres, très nombreuses, gémissant toutes à la fois là-haut dans le vide, puis bientôt perdues dans les lointains de l'air.—«Entends-tu? entends-tu?» m'avait dit tante Claire, avec un petit sourire et une mine inquiète pour se moquer de moi, se rappelant que dans mon enfance j'avais grand'peur de ces passages nocturnes d'oiseaux. Pour entendre, il fallait du reste avoir l'oreille fine et être dans un endroit silencieux.
Le calme revint ensuite, si complet qu'on eût distingué la plainte du bois flambant dans le foyer et la respiration régulière des deux chattes assises au coin de la cheminée.
Tout à coup, certain gros matou jaune, que Moumoutte Blanche avait en horreur, et qui la poursuivait de ses déclarations, parut inopinément derrière la vitre de la cour, en lumière sur le noir des feuillages, la regardant d'un air effronté et ahuri, avec un formidable «Miaou» de provocation.—Alors elle bondit à cette fenêtre, comme une paume, comme un balle qu'on lance, et là, nez à nez, de chaque côté du carreau, ce fut une impayable bataille, une bordée d'injures affreuses à grosse voix rauque; des coups de patte à toute volée, des gifles à travers le verre, qui faisaient grand bruit, pouf, pouf, et qui ne portaient pas... Oh! l'épouvante de maman et de tante Claire, tressautant sur leur chaise à la première minute de surprise,—puis leur bon rire après; le comique de tout ce vacarme subit et saugrenu, succédant à un tel recueillement de silence,—et surtout la figure de l'autre, le matou jaune, déconfit et giflé, dont les yeux flambaient derrière ce carreau si drôlement!...
Le «coucher» des chattes était en ce temps-là une des opérations importantes, primordiales, dirais-je même, de notre maison. Elles n'étaient point autorisées, comme tant d'autres, à passer des nuits errantes, dans les feuillages des murs, à la belle étoile ou en contemplation de la lune; nous avions sur ces questions-là des principes avec lesquels nous ne transigions point.
Le «coucher» consistait à les enfermer dans un grenier situé au fond de la cour, dans un corps de logis séparé, très ancien, qui disparaissait sous les lierres, les treilles et les glycines; c'était précisément dans les quartiers de Sylvestre, à côté de sa chambre; aussi chaque soir partaient-ils tous les trois ensemble, les deux moumouttes et lui. Chaque fois qu'une de ces journées—auxquelles je ne prenais pas garde alors et que j'ai pleurées ensuite—était finie, était tombée dans l'abîme du temps, on appelait ce serviteur, devenu presque de la famille, et maman disait d'un ton demi-sérieux, s'amusant elle-même de ces fonctions remplies comme un sacerdoce: «Sylvestre, il est temps d'aller coucher vos chattes.»
Aux premiers mots de cette phrase, même prononcée à voix basse, Moumoutte Blanche dressait une oreille inquiète; puis, convaincue que c'était bien cela, sautait à bas de son fauteuil, l'air important, l'air agité, et courait d'elle-même à la porte, afin de passer devant et de partir à pied, n'admettant pas d'être emportée, voulant entrer de son plein gré dans sa chambre à coucher ou n'y pas entrer du tout.
La Chinoise, au contraire, rusait pour ne pas quitter, si possible, ce salon bien chaud, descendait tout doucement, se coulait sans bruit par terre et, toute baissée pour moins paraître, regardant du coin de l'œil si on ne l'avait pas vue, s'en allait se cacher sous un meuble. Le grand Sylvestre alors, habitué de longue date à ce manège, demandait avec son sourire de petit enfant: «Où es-tu, Chinoise? Je devine bien, va, que tu n'es pas loin!»—Tendrement elle lui répondait: «Trr! Trr!», comprenant qu'il était inutile de feindre davantage, puis se laissait prendre et asseoir à califourchon, très douillettement, sur l'épaule large de son ami.
Le cortège enfin se mettait en marche: devant, Moumoutte Blanche, indépendante et superbe; derrière, Sylvestre, qui disait: «Bonsoir, monsieur et dames» et qui, d'une main, portait sa lanterne pour traverser la cour, de l'autre tenait invariablement la longue queue grise de la Chinoise pendante sur sa poitrine.
En général, Moumoutte Blanche prenait docilement le chemin de son grenier,—après avoir éprouvé le besoin toutefois de s'arrêter en route, de s'isoler un instant dans le noir des feuillages.
Mais il arrivait aussi, à certaines phases de la lune, que des lubies vagabondes lui venaient, des fantaisies de s'en aller dormir à l'angle de quelque toit ou bien au sommet de quelque poirier solitaire, à la bonne fraîcheur de décembre, après s'être chauffée tout le jour sur un confortable fauteuil. Dans ces cas-là, on voyait bientôt reparaître, avec une comique figure de circonstance, Sylvestre, tenant toujours sa lanterne et la queue de la docile Chinoise blottie contre son cou: «Encore Moumoutte Blanche qui ne veut pas se coucher!»—«Comment! répondait tante Claire indignée. Ah! par exemple!...» Et elle sortait elle-même, pour essayer du prestige de son autorité, appelant: «Moumoutte! Moumoutte!» de sa pauvre chère voix, que je crois entendre encore, et qui se prolongeait là, dans le silence des jardins, dans la sonorité de la nuit d'hiver... Mais non, Moumoutte Blanche n'obéissait pas; du haut d'un arbre ou du haut d'un mur, elle se contentait de regarder, narquoisement assise, sa fourrure faisant tache blanche dans l'obscurité et ses yeux lançant de petites lueurs de phosphore... «Moumoutte! Moumoutte!... oh! la vilaine bête! c'est honteux, mademoiselle, cette conduite, honteux!»