Puis maman sortait à son tour, inquiète du grand froid, voulant faire rentrer tante Claire.

Puis moi-même, un instant après, pour les ramener toutes les deux. Et alors, de nous voir réunis dans cette cour, une nuit de gelée, y compris Sylvestre tenant sa Chinoise par la queue, et nargués en bloc par cette Moumoutte là-haut perchée, cela nous donnait aux dépens de nous-mêmes une irrésistible envie de rire, qui commençait par tante Claire et qu'aussitôt elle nous communiquait... Du reste, j'ai toujours douté qu'il y eût par le monde deux autres bonnes vieilles dames,—oh! bien vieilles, hélas!—capables de si franchement rire avec les jeunes; sachant si bien être aimables, si bien être gaies. En somme, je ne m'amuse autant avec personne qu'avec elles,—et toujours à propos des plus insignifiantes petites choses dont elles saisissent d'une façon à part le côté impayablement drôle...

Cette Moumoutte en aurait le dernier mot, décidément!... Nous rentrions très mortifiés, dans le petit salon refroidi par ces portes ouvertes, pour gagner ensuite nos chambres respectives par une série d'escaliers et de passages sombres.—Et tante Claire, prise d'un regain d'indignation avant de rentrer chez elle, concluait ainsi, sur le pas de sa porte, en me disant bonsoir: «Oh! tout de même, qu'en dis-tu, de cette chatte?...»

XXI

Une existence de chat, cela peut durer douze ou quinze ans, si aucun accident ne survient.

Les deux moumouttes virent encore, ensemble, luire un second délicieux été; elles retrouvèrent leurs heures de nonchalante rêverie, en compagnie de Suleïma (la tortue éternelle que les années ne vieillissent pas), entre les cactus fleuris, sur les pierres de la cour chauffées à l'ardent soleil,—ou bien seules, au faîte des vieux murs, dans le fouillis annuel des chèvrefeuilles et des roses blanches. Elles eurent plusieurs petits, élevés avec tendresse et placés avantageusement dans le voisinage; même ceux de la Chinoise étaient d'une défaite facile et très demandés, à cause de l'originalité de leurs minois.

Elles virent encore un autre hiver et purent recommencer leurs longs sommeils aux coins des cheminées, leurs méditations profondes devant l'aspect changeant des braises ou des flammes.

Mais ce fut leur dernière saison de bonheur, et aussitôt après leur triste déclin commença. Dès le printemps suivant, d'indéfinissables maladies entreprirent de désorganiser leurs petites personnes bizarres, qui étaient d'âge cependant à durer quelques années de plus.

Moumoutte Chinoise, atteinte la première, donna d'abord des indices de trouble mental, de mélancolie noire,—regrets peut-être de sa lointaine patrie mongole. Sans boire ni manger, elle faisait des retraites prolongées sur le haut des murs, immobile pendant des journées entières à la même place, ne répondant à tous nos appels que par des regards attendris et de plaintifs petits «miaou».