Nous décidâmes de reporter Moumoutte dans mon cabinet de toilette, sur ce même lit rose dont elle avait fait choix la semaine précédente et qui avait semblé lui plaire. Et je me promis de veiller à ce qu'elle ne partît plus, afin qu'au moins ses os pussent rester dans la terre de notre cour, qu'elle ne fût pas jetée sur quelque fumier,—comme sans doute l'autre, ma pauvre petite compagne de Chine, dont le regard anxieux me poursuivait toujours. Je la pris à mon cou, avec des précautions extrêmes et, contrairement à son habitude, elle se laissa emporter cette fois, en toute confiance, la tête abandonnée, appuyée sur mon bras.
Sur ce lit rose, salissant tout, elle résista encore quelques jours, tant les chats ont la vie dure. Juin continuait de rayonner dans la maison et dans les jardins autour de nous.
Nous allions souvent la voir, et toujours elle essayait de se lever pour nous faire fête, l'air reconnaissant et attendri, ses yeux indiquant autant que des yeux humains la présence intérieure et la détresse de ce qu'on appelle âme...
Un matin, je la trouvai raidie, les prunelles vitreuses, devenue une bête crevée, une chose à jeter dehors. Alors je commandai à Sylvestre de faire un trou dans une banquette de la cour, au pied d'un arbuste... Où était passé ce que j'avais vu luire à travers ses yeux de mourante; la petite flamme inquiète du dedans, où était-elle allée?...
XXIV
L'enterrement de Moumoutte Blanche, dans la cour tranquille, sous le beau ciel de juin, au grand soleil de deux heures.
A la place indiquée, Sylvestre creuse la terre,—puis s'arrête, regardant au fond du trou, et se baisse pour y prendre avec la main quelque chose qui l'étonne:
—Qu'est-ce que c'est que ça, dit-il, en remuant des petits os blancs qu'il vient d'apercevoir,—un lapin?
Les débris d'une bête, en effet;—ceux de ma chatte du Sénégal, une ancienne moumoutte, ma compagne en Afrique, très aimée elle aussi jadis, que j'avais enterrée là une douzaine d'années auparavant, puis oubliée, dans l'abîme où s'entassent les choses et les êtres disparus. Et, en regardant ces petits os mêlés de terre, ces petites jambes en bâtons blancs, cet assemblage figurant encore l'arrière-train d'une bête vue de dos, je me rappelai tout à coup, avec une envie de sourire et un demi-serrement de cœur, une scène bien oubliée, une certaine circonstance où j'avais vu cette même petite charpente postérieure de chatte, garnie alors de muscles agiles et de fourrure soyeuse, fuir devant moi comiquement, détaler, queue en l'air, au comble de la terreur...