C'était un jour où, avec l'obstination propre à sa race, elle était montée encore sur un meuble vingt fois défendu et y avait cassé un vase auquel je tenais beaucoup. Je l'avais d'abord tapée, puis, ma colère n'étant pas finie, je lui avais lancé en la poursuivant un coup de pied trop brutal. Elle, étonnée seulement de la tape, avait compris, au coup de pied d'après, que cela devenait la grande guerre; c'est alors qu'elle avait si lestement détalé à toutes jambes, son panache de queue au vent, me montrant d'une façon incorrecte et impayable son petit arrière-train affolé; puis, abritée sous un meuble, elle s'était retournée pour me jeter un regard de reproche et de détresse, se croyant perdue, trahie, assassinée par celui qu'elle aimait et aux mains de qui elle avait confié son sort; et, comme mes yeux restaient toujours méchants, elle avait enfin poussé son cri des grands abois, ce miaou particulier et sinistre des chats qui se sentent en passe de mort.—Toute ma colère tomba du coup; je l'appelai, la caressai, la calmai sur mes genoux, encore toute inquiète et haletante. Oh! le cri de détresse dernière d'une bête, fût-ce celui du pauvre bœuf qu'on vient d'attacher à l'abattoir, même celui du rat misérable qu'un bouledogue tient entre ses dents; ce cri qui n'espère plus rien, qui ne s'adresse plus à personne, qui est comme une protestation suprême jetée à la nature elle-même, un appel à je ne sais quelles pitiés inconscientes épandues dans l'air...
Deux ou trois os enfouis au pied d'un arbre, c'est ce qui reste à présent de ce petit arrière-train de moumoutte, que je me rappelle si vivant et si drôle. Et sa chair, sa petite personne, son attachement pour moi, sa grande terreur d'un certain jour, son cri d'angoisse et de reproche; tout ce qui était autour de ces os enfin,—est devenu un peu de terre... Quand le trou fut creusé à souhait, je montai chercher la moumoutte, raidie là-haut sur le lit rose.
En en redescendant avec ce petit fardeau, je trouvai, dans la cour, maman et tante Claire, assises sur un banc, à l'ombre, avec un air d'y être venues par hasard et affectant de parler de n'importe quoi: nous assembler exprès pour cet enterrement de chat, nous eût peut-être semblé un peu ridicule à nous-mêmes, nous eût fait sourire malgré nous... Jamais il n'y avait eu plus rayonnante journée de juin, jamais plus tiède silence traversé de si gais bourdonnements de mouches; la cour était toute fleurie, les rosiers couverts de roses; un calme de village, de campagne, régnait dans les jardins d'alentour; les hirondelles et les martinets dormaient; seule, la tortue éternelle, Suleïma, d'autant plus éveillée qu'il faisait plus chaud, trottait allégrement sans but, sur les vieilles pierres ensoleillées. Tout était en proie à la mélancolie des ciels trop tranquilles, des temps trop beaux, à l'accablement des milieux de jour. Parmi tant de fraîches verdures, de joyeuses et éblouissantes lumières, les deux robes pareilles de maman et de tante Claire faisaient deux taches intensement noires. Leurs têtes, aux cheveux blancs bien lisses, se penchaient, comme un peu lasses d'avoir vu et revu tant de fois, tant de fois, près de quatre-vingts fois, le renouveau trompeur. Les plantes, les choses, semblaient cruellement chanter le triomphe de leur recommencement perpétuel, sans pitié pour les êtres fragiles qui les écoutaient, déjà angoissés par le présage de leur irrémédiable fin...
Je posai Moumoutte au fond du trou, et sa fourrure blanche et noire disparut tout de suite sous un éboulement et des pelletées de terre. J'étais content d'avoir réussi à la garder, à l'empêcher de s'en aller finir ailleurs comme l'autre; du moins, elle pourrirait là chez nous, dans cette cour où si longtemps elle avait fait la loi aux chats des voisins, où elle avait tant flâné l'été sur les vieux murs fleuris de roses blanches,—et où, les nuits d'hiver, à l'heure de son coucher capricieux, son nom avait résonné tant de fois dans le silence, appelé par la voix vieillie de tante Claire.
Il me semblait que sa mort était le commencement de la fin des habitants de la maison; dans mon esprit, cette moumoutte était liée, comme un jouet leur ayant longtemps servi, aux deux gardiennes bien-aimées de mon foyer, assises là sur ce banc et à qui elle avait tenu compagnie pendant mes absences au loin. Mon regret était moins pour elle-même, indéchiffrable et douteuse petite âme, que pour sa durée qui venait de finir. C'était comme dix années de notre propre vie, que nous venions d'enfouir là dans la terre...
L'ŒUVRE DE PEN-BRON
Je m'étonne moi-même de prêter ma voix à cette œuvre, qui est si en dehors de ma route, qui, à première vue, m'avait presque glacé. Je m'étonne surtout de le faire avec conviction, avec un vrai désir d'être écouté, de persuader, d'entraîner, comme j'ai fini par être entraîné moi-même.
Cet automne, un très respecté amiral m'écrivit pour me prier de m'occuper des Hôpitaux de Pen-Bron, que j'entendais nommer pour la première fois. J'avoue que si la lettre n'eût pas été signée de ce nom de marin, j'aurais détourné la tête. Que me demandait-on là, mon Dieu, et à quel propos! Un hôpital pour les enfants scrofuleux, qu'est-ce que cela pouvait me faire, à moi? Qu'on les laissât plutôt mourir, ces pauvres petits, pour leur épargner une vie misérable—et peut-être une descendance honteuse. Il y en a bien assez, hélas! d'étiolés en France et de traînards dans nos armées...