Par vénération pour celui qui s'était adressé à moi, je répondis cependant que je tâcherais, que je ferais tout ce que je pourrais même, avec ma meilleure volonté. Et j'écrivis, un peu à contre-cœur, au fondateur de Pen-Bron—M. Pallu, dont l'amiral me donnait le nom et l'adresse—qu'il pouvait disposer de moi.
Deux ou trois jours après, M. Pallu en personne arriva de Nantes pour me voir.
D'abord sa chaude parole ne me toucha pas. Ces petits êtres maladifs, ces petits scrofuleux dont il m'entretenait continuaient de ne me causer qu'un vague effroi, qu'une pitié relative mêlée de je ne sais quel insurmontable dégoût.—Je l'écoutais avec résignation.—On lui en apportait, me contait-il, qui avaient les membres étendus dans des gouttières et qui étaient rongés par des plaies horribles; dans des petites boîtes, on lui en apportait qui tombaient presque par morceaux;—et il les remettait sur pied, au bout de peu de mois, leur refaisait des os, une espèce de santé, leur assurait la vie...
A la fin, lassé, je l'interrompis pour lui dire, un peu brutalement: «Il serait peut-être plus humain de les laisser mourir.»
Avec un grand calme, il me répondit qu'il était de mon avis. Alors je commençai à prévoir que nous pourrions peut-être nous entendre: son œuvre avait sans doute des dessous qu'il m'expliquerait, une portée plus haute que je ne devinais pas encore.
Peu à peu il m'apprenait des choses encore inouïes pour moi, qui m'épouvantaient: les progrès de ce mal, dont le nom seul entraîne l'opprobre; les progrès de plus en plus rapides, en ces dernières années surtout; les misères, l'appauvrissement physique des enfants des grandes villes; le tiers au moins du sang français déjà vicié!...
Ces guérisons, opérées à Pen-Bron, sur des petits êtres réputés perdus et qui resteraient piteusement débiles, n'avaient pour lui que la valeur d'expériences probantes; elles démontraient que ce mal, dont je ne veux plus écrire le nom, était curable, absolument curable, sous certains climats spéciaux, par le sel et par la mer. Et alors il rêvait d'étendre son œuvre, d'en faire quelque chose d'immense, de général; de tenter un renouvellement de la race tout entière.
«Aujourd'hui, me disait-il, dans cet hôpital si péniblement fondé, qui peut tout juste contenir cent enfants, nous n'avons guère que le rebut des autres hôpitaux de France: des pauvres petits phénomènes morbides, qui ont traîné pendant des années sur des lits, qui ont lassé tous les médecins et qu'on nous apporte in extremis, quand on n'espère plus. Mais si au lieu de cent enfants, nous pouvions en recevoir à Pen-Bron des milliers et des milliers, dans de grands bâtiments échelonnés sur des kilomètres de façade, tout le long de cette merveilleuse presqu'île de sable où l'air est toujours tiède et imprégné de sel; si, au lieu de ces petits êtres dont la chair est percée de trous profonds, on nous amenait tous ceux que le mal a encore à peine touchés, tous ceux qui sont menacés seulement;—oh! si on pouvait y faire passer chaque année tous les petits pâlots, tous les petits malsains qui croissent sans air dans les usines des grandes villes, et qui deviennent ensuite de faibles soldats couturés—et dont les fils seront plus pitoyables encore; s'ils pouvaient venir tous, à cet âge où la constitution s'améliore si vite, demander à la mer un peu de cette force qu'elle donne à ses marins, à ses pêcheurs...» Et à mesure qu'il me développait son idée, à mesure qu'il l'agrandissait devant moi avec une conviction ardente, je voyais monter dans ses yeux comme une expression d'apôtre; je comprenais que l'œuvre à laquelle il avait voué sa vie était noble, française, humaine.
Donc, presque gagné déjà à sa cause, je lui promis d'aller moi-même à Pen-Bron, pour voir, avant d'essayer d'en parler (je n'ai jamais su parler que de ce que j'avais bien vu), pour voir ce qu'il avait commencé de faire là—sur ses «sables merveilleux», comme il les appelait.
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