Quelques semaines plus tard—à la fin de septembre—nous sommes au Croisic, sur le port encombré de barques de pêche. Devant nous, l'eau marine a ce bleu plus intense qu'elle prend toujours dans les endroits où, sous l'influence de certains courants, elle est plus particulièrement salée et chaude. Et là-bas, au delà des premières bandes bleues, un vieux chalet à donjon, blanchi de frais, se dresse complètement isolé, sur des sables qui paraissent être une île; ce chalet est Pen-Bron; mais jamais hôpital n'eut moins l'air d'en être un; on a même grand'peine à se figurer que cette gaie habitation de plein vent puisse renfermer tant de pauvres choses sinistres, tant de variétés excessives et rares d'un mal horrible.

Après quelques minutes de traversée, une barque nous dépose sur ces sables—qui ne sont point un îlot comme on l'aurait cru de loin, mais qui forment l'extrémité d'une longue, longue et étroite presqu'île, d'une espèce de plage sans fin resserrée entre l'Océan et des lagunes à sel alimentées par la mer. Pen-Bron est là, entouré d'eau comme un navire. Devant ses murs, on a esquissé un jardin, que balaient tous les souffles du large, mais où les fleurs poussent tout de même dans les plates-bandes sablonneuses.

Une soixantaine d'enfants se tiennent dehors, petits garçons et petites filles, en deux groupes séparés. Les petits garçons jouent, causent, chantent. Sous la surveillance d'une bonne sœur en cornette, les petites filles en font autant de leur côté, à part quelques-unes un peu grandes, qui sont assises sur des chaises et travaillent à l'aiguille.—Et c'est comme cela tous les jours, paraît-il, excepté par les grandes pluies; constamment installés dehors, les pensionnaires de Pen-Bron tournent, d'après le vent et le soleil, autour des murs de leur maison, regardant tantôt la lagune, tantôt la grande mer, sans cesse respirant cette brise qui laisse aux lèvres un goût de sel. Et vraiment—si ce n'était qu'on aperçoit quelques béquilles soutenant de pauvres petites jambes trop faibles, quelques bandages cachant encore des moitiés de figure, et, adossés à la muraille, trois ou quatre petits fauteuils d'une forme un peu inquiétante—on croirait arriver dans un pensionnat quelconque, à l'heure de la récréation; tellement, que je sens tout à coup s'envoler cette sorte d'horreur physique, d'angoisse irraisonnée qui me serrait la poitrine à l'abord de ce muséum de misères.

Je n'ai plus qu'un sentiment de curiosité en approchant de ces petits malades: de loin, je les vois jouer comme n'importe quels autres enfants de leur âge; mais, pour être là, cependant, il faut qu'ils soient tous, tous sans exception, atteints jusqu'aux moelles par quelque maladie effroyable.—Et alors, quelles figures vont-ils avoir?

—Mon Dieu, des figures comme tout le monde; quelquefois même, à mon grand étonnement, des figures très gentilles, arrondies, pleines, imitant la santé. Et comme ils sont brunis, grillés; ils ont sur les joues la patine de la mer, comme de vrais petits pêcheurs; on dirait qu'ils ont volé aux enfants des marins ce bon hâle de vent et de soleil qui leur donne l'air si fort. C'est une surprise complète de les trouver ainsi.

De plus près, cependant, oui, il y a bien quelques détails à faire frémir; sous les larges petits pantalons de campagnards, des jambes odieusement tordues, contournées, des tibias courbes; sous les petites vestes, des corsets durs soutenant encore des vertèbres ramollies qui s'effondreraient; et puis, dans les chairs, de grands trous qui sont à peine refermés, des cicatrices creuses et horribles; toutes sortes de mystérieux phénomènes, d'un ordre très lugubre...

Mais la gaieté souriante est là quand même, dans presque tous les yeux; on sent que la confiance et l'espoir sont revenus à ces petits atrophiés qui ont l'impression d'un retour inespéré de la vie dans leurs corps frêles...

M. Pallu, qui m'accompagne, les appelle les uns après les autres, tout fier de me les présenter avec de si bonnes joues bronzées; et ils me montrent leurs cicatrices sans honte, les pauvres enfants—et chacun même me conte son passé lamentable. Celui-ci avait depuis six ans une plaie ouverte au côté, en dessous du bras; le trou se creusait toujours et les traitements des hôpitaux n'y faisaient rien; il y a quatre ou cinq mois qu'il est à Pen-Bron, et c'est fermé, c'est fini; en souriant, il écarte sa petite chemise pour que je voie la place, où ne reste plus qu'une longue cicatrice un peu rouge.—Un autre, d'une dizaine d'années, venait de passer quatre ans sur un lit d'hôpital, étendu dans une espèce de boîte, avec le mal de Pott, un mal dont je n'avais encore jamais entendu parler, mais dont le nom seul a je ne sais quelle consonance qui glace: c'est dans la colonne vertébrale; les anneaux ne se tiennent plus entre eux, la soudure en est rongée, et alors le petit corps du malade, livré à lui-même, s'effondrerait comme une lanterne vénitienne que l'on décroche et qui se replie. Eh bien! l'enfant qui avait ce mal-là est debout devant moi; on lui a ôté depuis deux ou trois jours le corset qui lui avait soutenu le dos pendant ses premières sorties; il n'en a plus besoin, et même son torse restera à peine déformé.

Et tous ont des choses du même genre à me montrer et à me dire, avec une naïveté joyeuse, avec un air de confiance absolue dans leur guérison complète et prochaine. Le grand air salé de Pen-Bron vient à bout de toutes ces sinistres décompositions humaines, presque aussi sûrement que les vents chauds d'été dessèchent les cloaques putrides, les suintements des murailles et les moisissures.

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