Nous entrons ensuite dans l'hôpital qui, pendant la journée, est presque vide. C'est un très vieux bâtiment, un ancien magasin à sel, que M. Pallu a transformé. Et il lui a fallu pour cela une volonté et une constance extrêmes. Les frais ont été à peu près couverts par des dons. Mais ce n'est pas sans peine, sans déboires de toutes sortes, que l'on arrive à recueillir une centaine de mille francs pour une œuvre pareille, si peu attrayante à première vue.

L'hôpital de Pen-Bron, dans son état actuel, contient environ cent lits—cent lits d'enfant, quelques-uns à peine plus grands que des berceaux. Les salles toutes blanches ouvrent toujours des deux côtés sur la mer; comme si on était dans une maison flottante, on ne voit par les fenêtres que de grandes étendues marines, que de grands horizons changeants, avec des barques de pêche qui s'y promènent à la voile. Et la chapelle, très simple, avec sa voûte de chêne, ressemble à une chapelle de navire. Les petits malades nouveau-venus, qui ne peuvent pas encore sortir, au lieu de regarder de grands murs gris, comme dans les hôpitaux ordinaires, s'amusent, de leur place, à voir les bateaux passer et reçoivent jusque dans leur couchette le grand air vivifiant du large. Par contraste avec les pensionnaires plus anciens, ils ont, ceux-ci, un teint blême, une transparence de cire et de trop grands yeux cernés.

Mais leur temps de stage dans les salles n'est généralement pas bien long; au plus vite, coûte que coûte, on les envoie dehors, au soleil, respirer la senteur salée des eaux. Il y a même pour eux des barques spéciales sur lesquelles on les couche, des espèces de lits flottants pour les mener sur la lagune. Par une fenêtre ouverte, on me montre là-bas leur pauvre petite escadre singulière qui s'éloigne de la rive, à la remorque d'un canot; trois de ces radeaux-lits sont occupés par des enfants pâles; dans le canot se tient l'aumônier qui les conduit, emportant un livre pour leur faire la lecture pendant les longues heures du mouillage quotidien.

Parmi ceux qui ne peuvent sortir encore, il s'en trouve vraiment de bien étiolés, de bien blêmes, plus attristants à regarder que des enfants morts. Mais tous m'accueillent avec un gentil sourire; sans doute on le leur a recommandé; avant que je vienne, on a dû leur dire que j'étais quelqu'un de dévoué à leur cause; alors, dans leur imagination toujours en rêve, ils m'attribuent peut-être quelque bienfaisant pouvoir un peu magique. Et il me semble que leurs bons petits regards m'obligent davantage à faire pour leur hôpital tout mon possible. Çà et là, sur les lits, il y a des jouets. Oh! bien modestes: pour les petites filles, ce sont des poupées, des marottes plutôt, habillées en peignoir d'indienne. Ici, un petit garçon de quatre ou cinq ans—qui a les deux jambes dans des gouttières avec des poids attachés aux pieds pour empêcher ses os ramollis de se recoquiller—s'amuse à aligner sur son drap des soldats en carton, cadeau de la bonne sœur. Et puis mes yeux s'arrêtent charmés sur une délicieuse petite créature d'une douzaine d'années, blanche et rose, avec des traits affinés étrangement, qui ne joue à rien, mais qui paraît déjà rêver avec une mélancolie profonde, la tête sur son oreiller tout propre et tout blanc. Je demande quel est son mal, à cette petite si jolie. On me répond que c'est l'horrible mal de Pott, arrivé à son dernier degré, et qu'on a peur qu'il ne soit bien tard pour la guérir...

Son regard, à elle, m'impressionne singulièrement; il est comme un appel, une supplication douloureuse, un cri de désespérance clairvoyante et sans borne.—D'ailleurs, aucune parole ni aucune larme n'égalent pour moi ces prières d'angoisse qui, à certains moments, jaillissent ainsi, muettes et brèves, des yeux des déshérités quels qu'ils soient—enfants malades, vieillards pauvres et abandonnés, ou même bêtes battues qui tremblent et qui souffrent... Oh! la pauvre petite! Et moi qui avais dit, en parlant de ces enfants de Pen-Bron, qu'il vaudrait mieux les laisser mourir! C'est d'une manière générale et vague que l'on dit de pareilles choses, quand on n'a pas vu; mais dès qu'il s'agit de passer à l'application individuelle, on sent tout de suite qu'on ne pourrait plus, que ce serait monstrueux. Et puis, de quel droit, lorsqu'il y a moyen de l'empêcher, laisserait-on repartir pour le mystérieux inconnu de la mort des petits yeux clairs, intelligents comme ceux-là, des petits yeux interrogateurs, suppliants—et qui viennent à peine de s'ouvrir sur la vie... Quand même l'idée de développer ces hôpitaux jusqu'à en faire une œuvre de régénération nationale serait une chimère impossible, rien que pour ramener à la santé quelques petites créatures comme celles que je viens de voir, il vaudrait la peine cent fois de continuer, d'agrandir...

Mais la chimère est très réalisable—avec de l'argent, par exemple, de l'argent, beaucoup d'argent. Derrière l'hôpital actuel, il y a cette interminable presqu'île de sable, qui court à perte de vue, comme un ruban jaunâtre entre les eaux bleues de la mer et les eaux encore plus bleues de la lagune salée. C'est là, dans cette exposition incomparable, que M. Pallu, le fondateur de Pen-Bron, rêve de prolonger sur des kilomètres de façade ses rangées de lits blancs, pour que des milliers de petits affaiblis viennent s'y faire, comme les marins, des poitrines bombées et des muscles durs.

Et surtout qu'on ne pense pas que j'ai prêté ma voix, par surprise, à une spéculation intéressée. Oh! non, qu'on ne se méprenne pas sur ce point. Celui qui a fondé Pen-Bron y a dépensé son argent en même temps que son énergie et sa volonté. Il y a là un conseil d'administration qui n'est pas rétribué; un conseil composé de gens d'élite qui, lorsqu'un déficit se produit dans la caisse, le comblent avec leur propre bourse. Il y a là des médecins qu'on ne paie pas et qui viennent tous les jours de Nantes par pur dévouement. Il y a là des sœurs de charité qui sont admirables, et voici un trait pour peindre la sœur supérieure: faute d'argent, on ne peut pas brûler les linges souillés qui ont bandé les plaies, on est obligé de les laver pour les faire resservir et, les femmes de peine refusant toutes cette effroyable besogne, cette sœur a dit simplement: «Moi, je les laverai.»—Et elle les a lavés, et elle les lave elle-même chaque jour pendant ses heures de repos.

C'est toute une réunion de gens de cœur, liés par une foi commune dans leur œuvre ébauchée, et soutenus, à travers les difficultés terribles, par les merveilleux résultats acquis. Ils ont fondé quelque espoir sur moi, sur ce que je pourrais dire pour les rendre un peu moins ignorés... et je tremble que leur espoir ne soit déçu, tant j'ai conscience, hélas! que leur œuvre admirable est de celles qui, à première vue, n'attirent pas... L'argent leur manque, non seulement pour entreprendre leur grand projet rêvé, la régénération en masse des enfants de France, mais même pour faire face aux plus pressantes misères; chaque jour, faute de place, ils se voient obligés de fermer leur porte à des parents qui viennent supplier qu'on prenne leurs petits.

Si ma voix pouvait être entendue! si je pouvais leur attirer quelques dons!... Ou si, au moins, à ceux qui ne se laisseront pas convaincre, je pouvais inspirer la curiosité d'aller, pendant leurs voyages de bains de mer, visiter Pen-Bron... je suis sûr que, quand ils auraient vu, ils seraient gagnés comme je l'ai été—et qu'ils donneraient.