Une senteur de jasmin m'arriva tout à coup des jardins du voisinage,—et alors je songeai au passé,—mais à ce passé qui nous précède à peine, à celui dont les acteurs ont encore forme sous la terre dévorante et encombrent les cimetières de leurs cercueils presque intacts: hommes qui portaient au cou la cravate à plusieurs tours de 1830, femmes qui se coiffaient en papillotes, pauvres débris qui ont été des grands-pères, des grand'mères tendrement pleurés—et que déjà l'on oublie... Sans doute, grâce à l'immobilité des petites villes de province, ce quartier placé sous mes yeux n'avait dû guère changer depuis l'époque antérieure qui maintenant préoccupait mon imagination. Restée la même aussi, cette vieille maison qui nous fait vis-à-vis et où jadis une de mes grand'mères habitait. Et l'obscurité aidant, je m'efforçai, avec toute ma volonté, de me figurer que les temps actuels n'avaient pas encore commencé d'être; que la date de ce jour était plus jeune de soixante ou quatre-vingts années.—Si la porte de cette maison d'en face allait s'ouvrir, pour donner passage à cette grand'mère à peine connue, qui apparaîtrait là, jeune encore et jolie, avec des manches à gigot et une étrange coiffure; si d'autres promeneuses aussi, dans des atours de la même époque, allaient peupler la rue de leurs ombres légères... Oh! quel charme, quel amusement mélancolique il y aurait à revoir, ne fût-ce qu'un seul instant, ce même quartier par un crépuscule de mai 1820 ou 1830; les jeunes filles d'alors, dans leurs costumes et leurs attitudes surannés, partant pour la promenade ou paraissant aux fenêtres pour prendre la fraîcheur du soir!...
Il s'ensuivit que, la nuit d'après, je vis en songe ce que je m'étais si intensément représenté à moi-même pendant cette rêverie-là: une tombée de nuit de mai, vers le premier quart de ce siècle prêt à finir. Dans les rues de ma ville natale, qui n'étaient guère changées mais où descendait une pénombre de soir assez sinistre, je me promenais, avec quelqu'un de ma génération... je ne sais trop qui, par exemple, un être invisible, pur esprit, comme en général mes compagnons de rêve,—ma nièce peut-être, ou bien Léo, en tout cas un personnage en communion habituelle d'idées avec moi et hanté à ma manière par l'obsession du passé. Et nous regardions de nos pleins yeux, pour ne rien perdre de cet instant, que nous savions rare, unique, instable, impossible à retenir, instant d'une époque si ensevelie, qui revivait par quelque artifice magique.—On sentait très bien du reste qu'on ne pouvait compter sur la fixité de ces choses; parfois les images s'éteignaient brusquement, pour une demi-seconde, réapparaissaient, puis s'éteignaient encore; c'était comme une pâle fantasmagorie clignotante, qu'un effort de volonté, très pénible à soutenir, aurait réussi à faire jouer à travers des couches trop épaisses d'ombre morte.—Nous pressions le pas, un peu affolés, pour voir, voir le plus possible, avant le coup de baguette qui replongerait tout dans la grande nuit définitive; il nous tardait d'arriver jusqu'à notre quartier, dans l'espoir d'y rencontrer quelque personne de la famille, quelque aïeul que nous pourrions reconnaître,—ou, qui sait, peut-être maman et tante Claire, encore très petites filles, qu'on ramènerait de la promenade du soir, de la cueillette des fleurs de mai... Les passants se hâtaient aussi de rentrer, de disparaître, dans les maisons dont ils fermaient vite les portes,—comme des ombres déshabituées d'errer en pleine rue, un peu inquiètes de se retrouver en vie. Les femmes avaient des manches à gigot, des peignes à la girafe, des chapeaux si surannés que, malgré notre saisissement et notre vague effroi, il nous arrivait de sourire... Un vent triste, au coin des rues surtout, agitait, dans le crépuscule confus, les jupes, les petits châles, les écharpes un peu comiques des promeneuses, leur donnant l'air encore plus fantôme. Mais, malgré ce vent-là et malgré cette pénombre funèbre, c'était bien le printemps: les tilleuls étaient en fleurs, et, sur les vieux murs, des jasmins embaumaient... Bien près de nous, passa un couple encore tout jeune, deux amoureux tendrement appuyés au bras l'un de l'autre, et je ne sais quoi de déjà connu dans leurs figures nous fit les dévisager avec plus d'attention: «Oh! dit ma nièce, d'un ton moitié attendri, moitié moqueur sans méchanceté... les vieux Dougas!» (C'était devenu définitivement ma nièce, cette personne, imprécise au début, qui m'accompagnait; je la voyais même à présent d'une façon assez nette, cheminant à mes côtés, très vite elle aussi, courant presque.)
Les vieux Dougas, en effet! c'était la ressemblance que je cherchais moi-même. Et nous étions tout émus, non pas précisément à cause d'eux, mais du fait seul d'avoir enfin réussi à reconnaître quelqu'un dans ce peuple de spectres furtifs. Cela donnait tout à coup un charme de plus frappante vérité à cette replongée dans le temps et cela jetait sur cette revue de choses effacées une mélancolie encore plus indicible...
Ces vieux Dougas, les personnages certes auxquels nous pensions le moins, sous quel aspect inattendu ils venaient de passer près de nous!... Deux pauvres êtres grotesques, connus de vue autrefois dans le quartier, déjà caducs et perclus quand nous étions encore enfants, de ces vieillards qui font aux jeunes l'effet d'avoir toujours été ainsi... Et c'étaient vraiment eux qui trottaient de ce pas alerte, à ce petit vent du soir, avec ces airs de tourtereaux. Elle, absolument jeune, tête penchée, cheveux très noirs, arrangés assez coquettement sous un grand chapeau de son temps. Pas plus ridicules que d'autres, mon Dieu, pas plus laids, transfigurés par la seule magie de la jeunesse, ayant l'air de jouir autant que n'importe qui des heures fugitives du printemps et de l'amour... Et, de les voir amoureux et jeunes, eux aussi, ces vieux Dougas, cela me donnait une compréhension encore plus désolée de la fragilité de ces deux choses, amour et jeunesse,—les seules qui vaillent la peine que l'on vive...
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Une autre impression très poignante de temps passé m'est venue tout dernièrement, en pays corse.
A Ajaccio, où j'arrivais à peine et pour la première fois, des amis m'avaient mené voir la maison où naquit Napoléon Ier.—C'était au printemps, toujours,—un printemps plus chaud que le nôtre, lourd sous un ciel couvert, avec des senteurs d'orangers et de je ne sais quelles autres plantes presque africaines.—Par avance, je ne m'en souciais guère de cette maison, comme du reste de tous les lieux très cotés dans les guides et où chacun se croit obligé de courir; ça ne me disait rien, et je n'en attendais aucune émotion.
Le quartier cependant me plut assez dès l'abord; on sentait que, dans le voisinage immédiat, rien n'avait dû beaucoup changer, depuis l'enfance de cet homme qui a tant bouleversé le monde.
La maison surtout était intacte et, dès l'entrée, l'heure du soir et le silence aidant, le passé commença de sortir pour moi des ténèbres d'en-dessous—évoqué comme toujours par les détails les plus infimes: l'usure des marches de l'escalier, le badigeon fané des murailles, le vieux râcloir en fer placé sur le seuil, pour les pieds crottés du XVIIIe siècle...—Le passé commença de s'agiter d'une vie spectrale, dans ma tête attentive...
D'abord la cour, la toute petite cour triste et sans verdure, entourée de hautes maisons très anciennes... Je vis jouer là-dedans, en costume d'autrefois, l'enfant singulier qui devint l'empereur...