Les appartements, où je pénétrai au crépuscule, ne s'éclairaient qu'à travers des jalousies partout fermées, comme pour plus de mystère. Les choses avaient un air d'élégance, un parfum de bon ton dans cette grande demeure; évidemment, en tenant compte de l'époque, les maîtres de céans avaient dû être des gens fort bien. Et puis le sceau du passé était imprimé si fortement partout! L'odeur de poussière, le délabrement extrême de ces meubles Louis XV ou Louis XVI, mangés par les mites et la vermoulure, donnaient si facilement l'illusion d'un abandon absolu, d'une longue immobilité de sépulcre, comme si personne n'eût pénétré là, depuis tantôt cent ans que les hôtes historiques en étaient sortis. Dans la salle à manger, donnant sur la petite rue presque déserte, il y avait au milieu leur table encore dressée, avec de bizarres chaises de forme antique rangées autour,—et peu à peu j'arrivai à me représenter, par une soirée de printemps effroyablement pareille à celle-ci, avec les mêmes bruits d'oiseaux sur les toits et les mêmes senteurs dans l'air, un de leurs soupers de famille; ils ressuscitaient tous à mes yeux maintenant, dans la pénombre favorable aux morts, avec leurs costumes et leurs visages; la pâle madame Lœtitia, assise au milieu de ses enfants un peu étranges, dont l'avenir énigmatique préoccupait déjà son esprit grave... C'est si près de nous, leur époque, quand on y songe; nous sommes encore si voisins les uns des autres, dans la suite profonde et sans commencement des durées...
Puis, de cette mère d'empereur, ma pensée se reporta sur la mienne, à moi l'obscur, et—sans qu'il me soit possible d'expliquer en aucune façon ce sentiment-là—j'éprouvai une tristesse subite, quelque chose comme un vertige d'abîme, à me dire que ce souper des Bonaparte, revu tout à coup si nettement, se passait plus d'un demi-siècle avant qu'il fût question dans ce monde de ma mère à moi; de ma mère qui est toujours ce que j'ai de plus précieux et de plus stable, qui est toujours celle contre qui je me serre, avec un reste de confiance tendre de petit enfant, quand la terreur me prend, plus sombre, de la destruction et du vide.
Je ne sais comment exprimer cela, mais j'aimerais mieux pouvoir me figurer que ses commencements à elle remontent plus haut que tout, que sa foi douce, qui me rassure encore, a des origines un peu lointaines dans le passé;—de même que j'ai l'inconséquence de presque espérer pour son âme, au delà de la mort, un prolongement sans fin. Non, songer à un temps déjà si semblable au nôtre et où cependant elle n'avait pas même commencé d'exister, cela me déroute; je crois que cela me donne une perception nouvelle, plus décevante encore, du rien que nous sommes tous deux dans le tourbillonnement immense des êtres et dans l'infinité des temps.
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L'attention est vite distraite, par fatigue, dès qu'elle a été un peu trop tendue sur un sujet donné. Je continuai maintenant ma visite à la maison de l'empereur en pensant à autre chose, à n'importe quoi, sans m'y intéresser plus.
Je regardai pourtant encore sa modeste chambre à lui, sa chambre de jeune homme, où, dit-on, il coucha pour la dernière fois à son retour d'Égypte. Elle était assez saisissante d'aspect, avec tous ses menus détails respectés. Dans notre vieille maison de l'île d'Oléron, je me souviens d'en avoir connu une pareille, habitée jadis par une arrière-grand'tante huguenote qui avait été presque sa contemporaine.
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Mais, pour moi, l'âme et l'épouvante du lieu, c'est, dans la chambre de madame Lœtitia, un pâle portrait d'elle-même, placé à contre-jour, que je n'avais pas remarqué d'abord et qui, à l'instant du départ, m'arrête pour m'effrayer au passage. Dans un ovale dédoré, sous une vitre moisie, un pastel incolore, une tête blême sur fond noir. Elle lui ressemble à lui; elle a les mêmes yeux impératifs et les mêmes cheveux plats en mèches collées; son expression, d'une intensité surprenante, a je ne sais quoi de triste, de hagard, de suppliant; elle paraît comme en proie à l'angoisse de ne plus être... La figure, on ne comprend pas pourquoi, n'est pas restée au milieu du cadre,—et l'on dirait d'une morte, effarée de se trouver dans la nuit, qui aurait mis furtivement la tête au trou obscur de cet ovale pour essayer de regarder, à travers la brume du verre terni, ce que font les vivants—et ce qu'est devenue la gloire de son fils... Pauvre femme! à côté de son portrait, sur la commode de sa vieille chambre mangée aux vers, il y a sous globe, une «crèche de Bethléem» à personnages en ivoire, qui semble un jouet d'enfant; c'est son fils, paraît-il, qui lui avait rapporté ce cadeau d'un de ses voyages... Ce serait si curieux à connaître, leur manière d'être ensemble, le degré de tendresse qu'ils pouvaient avoir l'un pour l'autre, lui affolé de gloire, elle toujours inquiète, sévère, attristée, clairvoyante...
Pauvre femme! Elle est bien dans la nuit, en effet, et le grand éclat mourant de l'empereur suffit à peine à maintenir son nom dans quelques mémoires humaines.—Ainsi, cet homme a eu beau s'immortaliser autant que les vieux héros légendaires, en moins d'un siècle sa mère est oubliée; pour la sauver du néant, il reste à peine deux ou trois portraits à l'abandon, comme celui-ci qui déjà s'efface. Alors, les nôtres,—nos mères à nous les ignorés,—qui s'en souviendra? Qui conservera leur image chérie quand nous n'y serons plus?...
En face de ce pastel, à un angle opposé de cette même chambre, une autre petite chose triste attire encore mes yeux, malgré l'obscurité crépusculaire qui tombe: c'est, dans un simple cadre de bois, une photographie jaunie accrochée au mur. Elle représente, tout enfant et en pantalon court, ce très jeune prince impérial qui fut tué en Afrique il y a une douzaine d'années. Une fantaisie singulière, assez touchante, de l'ex-impératrice Eugénie a placé là ce souvenir de son fils, dernier des Napoléon, dans la chambre même où était né l'autre, le grand qui remua le monde...