Je songe à ce qu'il y aura de frappant et d'étrange, dans un siècle ou deux, pour quelques-uns de nos arrière-fils, à passer en revue des photographies d'ancêtres ou d'enfants morts. Si expressifs qu'ils soient, ces portraits, gravés ou peints, que nos ascendants nous ont légués, ne peuvent produire sur nous rien de pareil comme impression. Mais les photographies, qui sont des reflets émanés des êtres, qui fixent jusqu'à des attitudes fugitives, des gestes, des expressions instantanées, comme ce sera curieux et presque effrayant à revoir, pour les générations qui vont suivre, quand nous serons retombés, nous, dans le passé mort...
VEUVES DE PÊCHEURS
A l'une des dernières saisons de pêche, deux navires de Paimpol, la Petite-Jeanne et la Catherine, se perdirent corps et biens dans la mer d'Islande. Il y eut du même coup trente veuves et quatre-vingts orphelins de plus sur la côte bretonne.
M. Pierre Loti fit alors appel à la charité publique. Une souscription, ouverte aussitôt, rapporta une trentaine de mille francs qui furent distribués aux familles en deuil.
C'est le compte rendu de cette distribution que l'on va lire.
(Note de l'Éditeur.)
A Paimpol, un matin de septembre, par temps de Bretagne sombre et pluvieux...
J'ai éprouvé une première émotion assez poignante quand, à l'heure convenue, je suis entré dans la maison du commissaire de la marine où l'on avait rassemblé les familles des pêcheurs disparus. Le corridor, le vestibule étaient encombrés de veuves, de vieilles mères, de femmes en deuil: des robes noires, des coiffes blanches sous lesquelles coulaient des larmes. Silencieuses toutes, tassées là à cause de la pluie qui tombait dehors, elles m'attendaient.