Dans le bureau du commissaire étaient réunis, sur sa convocation, les maires de Ploubazlanec, de Plouëzec et de Kerity (les trois communes les plus éprouvées). Ils venaient pour assister comme témoins à la distribution et pour donner des renseignements sur la moralité des veuves à qui des sommes relativement considérables allaient être données; j'avais craint que, sur le grand nombre, il s'en trouvât de peu sûres, de trop dépensières, en ce pays où sévit l'alcool; mais je m'étais bien trompé. Oh! les pauvres femmes, l'assertion des maires, favorable à chacune, était presque inutile tant elles avaient la mine honnête. Et si propres toutes, si soignées, si décemment mises, avec leur humble toilette noire et leur coiffe repassée de frais.
Nous avons commencé par les veuves des marins de la Petite-Jeanne.
Elles répondaient l'une après l'autre à l'appel de leur nom et venaient chercher leur argent, les unes avec des sanglots, les autres avec des larmes tranquilles: ou bien seulement avec un petit salut triste, embarrassé, à notre adresse. Quand elles se retiraient, en remerciant tout le monde, les maires avaient la bonté de leur dire, me montrant à elles: «C'est à celui-là, c'est à Nostre Loti (en français Monsieur Loti) qu'il faut faire vos remerciements.» Alors quelques-unes avançaient une main pour toucher la mienne; toutes m'adressaient un regard inoubliable de reconnaissance.
Il s'en trouvait parmi elles qui n'avaient jamais vu de billet de mille francs et qui retournaient cette petite image bleue dans leurs doigts avec des airs presque effarés. En breton, on leur expliquait la valeur de ce papier. «Il faudra être économe, disait le maire, et réserver cela pour vos enfants.» Elles répondaient: «Je le placerai, mon bon monsieur,» ou bien: «J'achèterai un bout de champ,—j'achèterai des moutons—j'achèterai une vache...» Et elles s'en allaient en pleurant.
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L'appel lugubre une fois terminé pour les veuves de la Petite-Jeanne, un incident assez déchirant s'est produit quand nous avons commencé pour la Catherine.
Cette Catherine, vous savez, a eu un sort mystérieux, comme celui que j'ai conté jadis de la Léopoldine; personne ne l'a jamais rencontrée en Islande, elle a dû sombrer avant d'y arriver; on n'a rien vu, on ne sait rien de ce naufrage. Mais il y a six mois qu'on est sans nouvelles, et cela suffit pour affirmer qu'elle est perdue.—Cependant, quelques veuves, paraît-il, espéraient encore, contre toute vraisemblance, et je ne m'en doutais pas.
La veille, sur l'avis de l'armateur, nous avions décidé, M. le commissaire de l'inscription maritime et moi, que, faute de preuves, on attendrait encore quelques semaines pour distribuer l'argent à ces familles de la Catherine. Les veuves avaient donc été prévenues qu'on les appellerait ce matin pour les informer seulement des sommes à elles destinées, et qu'elles ne les toucheraient qu'au 1er octobre, si aucune nouvelle heureuse n'arrivait d'ici là sur le sort du navire. Mais M. de Nouël, maire de Ploubazlanec, étant venu nous déclarer, pendant la séance, que des pêcheurs de sa commune, rentrés hier d'Islande, avaient rencontré une épave non douteuse de cette Catherine, nos hésitations naturellement étaient tombées; il n'y avait plus à balancer, nous pouvions payer de suite.
Les premières veuves appelées—deux toutes jeunes femmes qui se sont présentées ensemble—pensaient être seulement informées du chiffre de leur secours. Quand elles ont vu qu'on les payait, elles aussi, comme leurs sœurs de la Petite-Jeanne, elles se sont regardées l'une l'autre avec des yeux interrogateurs; en même temps, une affreuse angoisse contractait leur figure—et c'est devenu alors une explosion inattendue de sanglots qui s'est propagée jusque dans le vestibule où les autres étaient. Les malheureuses, elles ne désespéraient pas encore tout à fait; elles avaient déjà pris le deuil, pourtant, mais elles persistaient à attendre, obstinément,—et à présent qu'on leur mettait cet or dans les mains, il leur semblait que tout était plus fini, plus irrévocable; que c'était la vie de leur mari qu'on leur payait là. Je leur avais porté sans le vouloir, par étourderie, un coup cruel.
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