Quand toutes celles de la Catherine furent parties, une dizaine de pauvres robes noires, qui avaient été convoquées aussi, attendaient encore à la porte... Ici, je suis forcé d'avouer que j'ai outrepassé mes droits. Mais, comme il eût été difficile de ne pas le faire! Et qui pourra m'en vouloir?

Depuis la veille, à l'hôtel où j'étais descendu, des femmes en deuil venaient me demander, et me disaient humblement, sans récrimination, sans jalousie: «Moi aussi, j'ai perdu mon mari en Islande cette année; il est tombé à la mer—ou il a été enlevé de son navire par une lame—et j'ai des petits enfants.» Il fallait leur répondre: «J'en suis bien fâché, mais vous n'êtes point de la Petite-Jeanne ni de la Catherine; or, je n'ai de secours que pour celles-là; vous, je ne vous connais pas.»

A la fin, j'ai trouvé cette inégalité inique et révoltante. J'en demande pardon aux souscripteurs, mais, après m'y être refusé d'abord, j'ai pris sur moi de les faire entrer dans la répartition; je me suis décidé à donner une part d'aumône—une part moindre, il est vrai—aux autres femmes de la région de Paimpol dont les maris se sont perdus en mer dans le courant de cette année, et j'ai prié M. le commissaire de l'inscription maritime, qui d'ailleurs approuvait ma décision, de vouloir bien recommencer dans ce sens le calcul compliqué du partage.

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Hélas! en ce pays d'Islandais, il reste bien des veuves encore auxquelles je n'ai pu venir en aide: des veuves de l'année dernière, des veuves d'il y a deux ans, d'il y a trois ans, toutes dans une grande indigence et chargées de petits enfants bien jeunes. Pour elles, j'ai été obligé de paraître sourd; il a fallu se borner, s'arrêter.

Il m'a été pénible de ne pouvoir rien pour ces misères plus anciennes; j'ai souffert surtout de pressentir ma complète impuissance à soulager les misères futures, imminentes, celles qui vont infailliblement résulter des prochaines saisons de pêche—(car je n'oserai plus maintenant adresser un nouvel appel à mes amis inconnus).

C'est alors que j'ai mieux compris l'espèce de protestation courtoise que m'avaient envoyée les armateurs de Paimpol dès le début de la souscription; ils s'étaient effrayés presque de voir l'argent arriver si vite aux veuves de la Petite-Jeanne, quand d'autres femmes du même pays, demeurant porte à porte avec elles, ayant eu le même malheur dans d'autres naufrages, allaient rester dans leur détresse profonde. Ils m'avaient prié instamment de demander aux donateurs la permission de verser ces fonds à la Société de Courcy—et j'avais été sur le point de le faire...

Mais voilà, si je l'avais fait, j'aurais arrêté net l'élan de charité qui se produisait d'une manière si spontanée. Nous sommes ainsi, tous: il faut des infortunes spéciales et mises d'une certaine façon sous nos yeux, pour nous ouvrir le cœur. Les sociétés de secours, organisées dans un but général, nous parlent bien moins, ne nous touchent presque pas. Donc, j'ai laissé courir, comme nous disons en marine.

A présent, et pour l'avenir, je suis tout dévoué à cette Société de Courcy, dont j'ignorais même l'existence il y a seulement deux mois; si je puis contribuer à la faire un peu connaître, j'en serai bien heureux.

Il s'est trouvé un homme de cœur—M. de Courcy[2]—qui s'est dévoué tout entier aux veuves et aux petits orphelins de la mer. En sept ans, il a réuni et placé environ huit cent mille francs comme fonds de secours pour les familles de tous les matelots naufragés de France. Il n'y a pas un village de pêcheurs où son nom ne soit connu et béni.