Mercredi, 3 décembre.—Je finis le matin ma semaine de service. Toujours ce même temps de grande gelée, avec ce pâle soleil.
Dans cette chambre de tante Claire où, depuis trois jours, il semble qu'on sente physiquement l'approche de la mort, les choses ont encore leur même aspect d'attente. Et maman est dans le même fauteuil en face d'elle, la regardant s'en aller. Sur ce petit lit de fer, d'où elle ne veut plus qu'on l'enlève, très bas, très en vue et presque au milieu de l'appartement, tante Claire est couchée, se plaint, s'agite et souffre. De moins en moins elle se ressemble à elle-même, défigurée; les coques de ses cheveux blancs, qu'on était habitué à voir si bien faites, à présent tout en désordre. Son image s'altère et s'efface sous nos yeux, même avant la fin. Puis elle nous reconnaît à peine et ne trouve plus pour répondre que cette voix sourde qui ne paraît pas lui appartenir.—Alentour, pourtant, sa chambre a conservé son aspect accoutumé, avec toujours, aux mêmes places, les mêmes petits objets que du temps de mon enfance, et, quand j'arrive à bien me représenter que c'est la tante Claire d'autrefois, ce pauvre débris déjà méconnaissable, condamné sans espérance, je sens un envahissement de tristesse qui est comme une tombée de nuit d'hiver sur ma vie,—avec aussi une inquiétude de ne lui avoir peut-être pas assez témoigné combien je l'aimais.
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Le médecin déclare le soir qu'elle ne passera pas la nuit, qu'il n'y a plus absolument, rien à essayer ni à espérer; on pourra seulement lui éviter un peu la souffrance, avec de la morphine. Sur ce petit lit de hasard, elle est aux prises avec le grand mystère d'épouvantement; elle va finir sa vie qui fut sans joie même aux heures de sa jeunesse, qui fut toujours humble et effacée, sacrifiée à nous tous.
Dans la maison entière, dans les appartements, dans les escaliers, il fait, cette nuit, un froid qui pénètre jusqu'aux os, qui resserre l'esprit et le tient figé davantage dans l'unique pensée de la mort. On dirait que le soleil s'éloigne de nous pour jamais, comme la vie,—et ces plantes que tante Claire soignait depuis tant d'années dans notre cour vont sans doute aussi mourir.
Vers dix heures, maman, après l'avoir embrassée, consent à la quitter et à descendre se reposer dans une chambre éloignée où elle trouvera plus de silence; elle se laisse emmener par notre fidèle Mélanie—qui est d'une race de vieux serviteurs dévoués, devenus presque des membres de la famille. Avant de partir, cependant, elle a préparé, avec ce courage tranquille, ce besoin d'ordre qui a présidé à toute sa vie, les choses blanches qui doivent servir à la dernière toilette. Moi, qui n'ai jamais vu mourir qu'au loin, sans apprêts, dans des ambulances ou sur des navires, je me sens étonné et glacé par mille petits détails qui m'étaient tout à fait inconnus...
On tient conseil à voix basse pour cette veillée suprême; il est convenu qu'on laissera, cette nuit, dormir les domestiques; ce sont ses nièces qui resteront là ensemble. Je coucherai tout à côté, dans la chambre arabe, et, quand le moment de l'agonie sera venu, elles me réveilleront. Elles ne frapperont pas à ma porte, de peur que maman, d'en bas, dans le silence de la nuit, n'entende et ne comprenne. Non, elles frapperont à certain point du mur qui est voisin de ma tête—et où précisément tante Claire elle-même avait jadis si souvent cogné avec une canne, de grand matin, à des heures toujours exactes de sa grande pendule, quand j'avais quelque corvée au petit jour ou quelque départ; je me fiais beaucoup plus à elle qu'à mon domestique dormeur,—et elle acceptait volontiers cette charge, comme autrefois celle de coiffer les nymphes et les fées de Peau d'Ane ou de me faire réciter l'Iliade, comme en général toutes les missions que ma fantaisie imaginait de lui confier...
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Jeudi 4 décembre.—La même nuit, vers deux heures du matin, après quelques moments de ce sommeil particulier que l'on a lorsque plane une angoisse, une attente de malheur ou de mort, je m'éveille, frémissant d'une sorte d'horreur glacée: on a frappé derrière ce mur,—qui, de ce côté-ci, ressemble à celui de quelque lointaine mosquée blanche, dépayse l'esprit, mais qui, de l'autre, donne dans l'alcôve de tante Claire. Or, j'ai compris presque avant d'avoir entendu; j'ai compris avec la même épouvante que si la mort elle-même, de l'os de son doigt, eût frappé ces petits coups inexorables dans cette alcôve...
Et je me lève en hâte, dans la nuit de gelée, les dents claquant de froid, pour courir où l'on m'appelle...