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Nuit de garde passée sans sommeil dans cette caserne. Au dehors, grande gelée toujours, le froid persistant sous le ciel net et desséché. Dès que se lève le jour, j'envoie mon ordonnance prendre des nouvelles; un mot au crayon qu'il me rapporte me dit que rien n'est changé; tante Claire est encore là.

A la caserne, où je dois rester tout le jour, c'est aussi une fin qui s'opère, ajoutant sa toute petite tristesse à la grande. Par suite d'un ordre du ministre réduisant encore notre division, on désapproprie des locaux où les marins habitaient depuis Louis XIV, entre autres la vieille salle d'escrime, que j'aimais pour y avoir pris mes premières leçons d'armes, pour m'y être, pendant des années, rompu à tous les sports des matelots. Pêle-mêle, dehors, sur le sol gelé, sont jetés les masques, les paquets de fleurets, les bâtons et les gants de boxe, les vieux écussons et les vieux trophées. Et c'est encore presque un peu de ma jeunesse qui s'éparpille là par terre...

Vers quatre heures du soir, après une tournée de service en plein air dans les cours, rentrant dans cette chambre nue de l'officier de garde que j'habite encore jusqu'à demain, j'aperçois, posé sur ces laids et tristes rideaux jaunes du lit, un pauvre papillon qui bat des ailes comme pour mourir,—un grand papillon d'été et de fleurs, une «vanesse», dont l'existence en décembre, après cette série de froids excessifs, inconnus dans nos pays, a quelque chose d'anormal et d'inexpliqué; je m'approche pour le regarder: il est piqué par une grosse épingle qu'on a enfoncée jusqu'à la tête dans son petit corps affreusement crevé.—C'est mon ordonnance qui a dû faire cela, sans pitié comme les enfants.—Un tremblement de douloureuse agonie agite ses pauvres ailes encore fraîches... Dans les états d'âme très particuliers, pendant les anxiétés et les désespérances, de très insignifiantes petites choses s'agrandissent, ont des dessous insondables, font mal et font pleurer. Voici que l'agonie de ce dernier papillon de l'été, dans cette chambre nue, un soir d'hiver et de gelée, au reflet mourant d'un terne soleil rose qui se couche, me semble une chose infiniment mélancolique, s'associe pour moi d'une façon mystérieuse à l'autre agonie qui va venir... Et des larmes—ces larmes plus amères que l'on verse seul—m'obscurcissent à présent les yeux.

Oh! ce bel été passé, dont ce papillon est le dernier survivant, avec quel serrement de cœur je l'ai vu finir, je l'ai senti s'éteindre peu à peu au milieu des plantes jaunies, au milieu de nos treilles et de nos roses qui s'effeuillaient! J'avais si bien le pressentiment que ce serait le dernier des derniers pendant lequel il me serait donné de voir encore, parmi les fleurs de la cour, dans l'avenue verte, passer ensemble les deux chères robes noires pareilles!

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Il n'y a rien à faire pour ce papillon; il est doublement perdu, à cause du froid et à cause de ce trou qui lui traverse le corps; rien qu'à abréger sa fin. Je le prends, en lui faisant le moins de mal possible, et je le jette au milieu du brasier de la cheminée, où il est consumé instantanément, son âme exhalée en une fumée imperceptible..

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Nuit de garde à la caserne,—pendant laquelle je crois entendre à chaque instant des pas dans l'escalier: quelqu'un qui viendrait de la maison m'annoncer que la mort a fait son œuvre.

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