Rien à faire. Nous nous tenons là près d'elle, et de temps à autre les petits nouveau-venus de la famille—les tout-petits qui vieilliront si vite—arrivent aussi, menés par la main ou au cou de leurs bonnes, un peu effarés sans savoir qu'il y a tant de quoi et les yeux anxieusement ouverts. Ils s'en souviendront même à peine, eux, de celle qui s'en va.—Dehors, il gèle à pierre fendre sous ce pâle soleil hyperboréal.—Et ma bien-aimée vieille mère, constamment dans le même fauteuil bien en face de sa sœur mourante, regarde tout le temps ce pauvre visage qui se décompose et s'anéantit, veut voir obstinément jusqu'à la fin cette compagne de toute sa vie qui, la première, s'en retourne à la terre. Et je l'entends dire tout bas, avec un accent de douce et sublime pitié: «Comme c'est long!»—Cette chose qu'elle ne nomme pas et que nous connaîtrons tous, c'est l'agonie. Elle trouve que, pour sa sœur, c'est bien long, que rien ne lui est épargné. Mais elle en parle, elle, comme d'un passage vers un ailleurs radieux et très sûr; elle en parle avec sa foi tranquille que je vénère, qui est la seule chose au monde me donnant à certaines heures une espérance irraisonnée encore un peu douce.
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Toujours ce froid, si inusité dans nos pays qui, à la tristesse de cette attente de mort, ajoute une impression générale sinistre, comme celle d'un trouble cosmique, d'un refroidissement de la terre.
Vers trois heures du soir, dans la maison glacée, j'étais à errer, sans but, pour changer de place, sans savoir que faire et l'esprit distrait pour un moment; j'avais presque oublié, comme il arrive quand les attentes même les plus anxieuses se prolongent trop. Et j'étais par hasard tout en haut, dans la lingerie, d'où l'on apercevait au loin la campagne à travers les vitres tachetées de brouillard glacé, la campagne unie et morne sous un soleil rose de soir d'hiver...
Sur l'appui d'une des fenêtres, à l'extérieur, mes yeux rencontrèrent deux brins de laurier-rose dans une pauvre petite bouteille cassée qu'une ficelle retenait à un clou... Et tout à coup je me rappelai avec un déchirant retour... Il y a environ deux mois, quand c'était encore le bel automne lumineux et chaud, tante Claire se trouvant à passer en même temps que moi dans cette lingerie, m'avait dit, en me montrant cela: «Ce sont des boutures de laurier-rose que je vais faire.» Je ne sais pourquoi, dans la première minute, je m'étais senti attristé; cette idée de faire des boutures, quand il était bien plus simple d'acheter des lauriers tout venus, m'avait paru presque un enfantillage sénile. Mais ensuite ma pensée s'était reportée avec un attendrissement très doux vers le temps passé, vers le temps où nous étions pauvres et où l'activité, l'ordre, l'économie de maman et de tante Claire, suffisaient à donner encore bon aspect à notre chère maison; en ce temps-là, comme toujours du reste, c'était tante Claire qui avait la haute direction de nos arbres et de nos fleurs; elle faisait elle-même des boutures, des écussons, des semis au printemps, et trouvait le moyen, avec une dépense presque nulle, de rendre notre cour fleurie et délicieuse.—C'est une chose vraiment exquise que d'avoir été pauvre; je bénis cette pauvreté inattendue, qui nous arriva un beau jour, au lendemain de mon enfance trop heureuse, et nous dura près de dix années; elle a resserré nos liens, elle m'a fait adorer davantage les deux chères gardiennes de mon foyer; elle a donné du prix à mille souvenirs; elle a beaucoup jeté de charme sur ma vie; je ne puis assez dire tout ce qu'elle m'a appris et tout ce que je lui dois. Certainement il manque quelque chose à ceux qui n'ont jamais été pauvres; un côté attachant de ce monde leur reste inconnu.
Ces plantes, que nous achetons maintenant chez des jardiniers, elles sont pour moi impersonnelles, quelconques, je ne les connais pas; qu'elles meurent, je m'en moque. Mais les anciennes qui furent semées jadis ou greffées par tante Claire, pourvu que ce froid inaccoutumé ne me les tue pas!... Une frayeur m'en vient tout à coup; j'en aurais un surcroît de chagrin... Je vais recommander aux domestiques de rentrer toutes celles qui sont dans des pots, de leur faire du feu, d'y veiller avec plus de soin que jamais...
Et je regarde de plus près, à travers les vitres, ces deux brins de laurier-rose que secoue le vent du nord mortel; ils sont déjà gelés et la glace a fait fendre la bouteille où ils trempaient; personne ne la plantera, ni ne la fera revivre, la pauvre dernière bouture laissée par tante Claire, et cela me déchire cruellement de la regarder, et les sanglots tout à coup me viennent, les premiers depuis que je sais qu'elle va mourir...
Puis, j'ouvre la fenêtre, je ramasse pieusement la bouture gelée, les débris de la bouteille, la ficelle qui l'attachait, et je serre le tout dans une boîte, écrivant, sur le couvercle, ce que cela a été, avec la date funèbre.—Qui sait entre quelles mains tombera cette petite relique ridicule, quand je serai moi aussi retourné à la terre!... Toujours cette dérision lamentable: aimer de tout son cœur des êtres et des choses que chaque journée, chaque heure travaille à user, à décrépir, à emporter par morceaux;—et, après avoir lutté, lutté avec angoisse pour retenir des parcelles de tout ce qui s'en va, passer à son tour.
Le soir, tante Claire respire et parle encore, nous reconnaît, répond aux questions qu'on lui fait, mais d'une voix sourde, égale, sans inflexions, qui n'est plus la sienne. Elle est déjà à moitié dans l'abîme...
Je suis de garde à la caserne des matelots, où il me faut rentrer pour la nuit. Léo, qui vient m'y reconduire par les rues obscures et glacées, me dit en route, pendant notre trajet silencieux, seulement ces deux petites phrases si naïves en elles-mêmes, banales à force d'être simples, mais qui expriment précisément le genre de regret de mon passé lointain qu'en ce moment même j'éprouvais, qui sonnent le glas funèbre de toute l'époque matinale de ma vie: «Elle ne fera plus vos devoirs ni vos pensums, la pauvre tante Claire;... elle ne travaillera plus à votre théâtre de Peau d'Ane...»