Et, quand on sait, un certain temps est nécessaire encore pour envisager tous les aspects de ce qui va arriver, même pour se rendre compte de ce qu'il y a d'effroyablement définitif dans la mort...

La première nuit vient ensuite, sur cette certitude, avec l'oubli momentané qu'apporte le sommeil, et il faut avoir l'angoisse de se réveiller en retrouvant plus assise que jamais la même pensée noire...

Donc, c'est fini, tante Claire va mourir...

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Lundi 1er décembre.—Jour de grande gelée. Un triste soleil d'hiver éclaire blanc dans un ciel bleu pâle plus sinistre que ne serait un ciel gris.

Journée passée à attendre la mort de tante Claire. Au milieu de sa chambre elle est couchée sur un lit bas, où on ne l'avait posée que pour un instant et où elle a demandé qu'on la laissât sans la déranger plus.

C'est bien toujours sa chambre d'autrefois où j'aimais tant à me tenir des journées entières quand j'étais enfant; beaucoup de mes premiers petits rêves étranges, sur le grand univers inconnu, y sont restés accrochés un peu partout, aux cadres des glaces, aux aquarelles anciennes des murs,—et surtout enchevêtrés aux dessins nuageux du marbre de la cheminée, que je regardais de près les soirs d'hiver, y découvrant toutes sortes de formes de bêtes ou de choses, quand l'heure du crépuscule me ramenait devant le feu... On n'y a rien changé, à cette cheminée où jadis tante Claire plaçait pour moi l'Ours aux pralines—et je revois toujours à leurs mêmes places la table sur laquelle elle m'aidait à faire mes pensums, la grande commode que j'encombrais si bien de mon théâtre de Peau d'Ane, de mes fantastiques décors et de mes petits acteurs de porcelaine. Toute mon enfance, anxieuse ou enchantée, tous mes commencements, inquiets ou éblouis de mirages, je les retrouve ici aujourd'hui, avec déjà une sorte de mélancolie d'outre-tombe, dans cette chambre où j'ai été tant choyé, consolé, gâté, par celle qui va y mourir... Oh! la fin de tout. Oh! le néant là, tout près, qui nous appelle et où nous serons demain...

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Il n'y a plus rien à faire et nous restons assis auprès de son lit.

Pendant ces heures de lourde attente, où l'esprit quelquefois s'endort et oublie, où il ne semble plus que cette pauvre tête blême et déjà presque sans pensée, qui est là, soit bien réellement celle de tante Claire, la bonne vieille tante si aimée,—mes yeux regardent par hasard les coussins qui la soutiennent... Celui-ci, aux dessins un peu fanés, fut brodé jadis par elle,—en surprise, je me souviens, pour un premier de l'an, à l'époque où cette approche des étrennes me transportait d'une telle joie enfantine, il y a vingt-cinq ou trente ans... Oh! le temps jeune que c'était!... oh! y revenir rien que pour une heure, rebrousser chemin à travers les durées accomplies, ou seulement s'arrêter un peu, ou seulement ne pas courir si vite à la mort...