Du reste, il y a là beaucoup de monde, des porteurs, des ouvriers venus pour souder le lourd couvercle, et leur présence neutralise tout. C'est fini, le visage de tante Claire est voilé à jamais, évanoui dans la grande nuit des choses passées...

Le cercueil s'en va; on l'emporte en bas dans la cour. Elle est partie pour l'éternité, de cette chère chambre, où, toute mon enfance, j'étais venu chercher ces gâteries à elle, que rien ne lassait,—et où il semblait que sa présence eût apporté un peu du charme de «l'île», un peu de la vie antérieure de nos ancêtres de là-bas...

Dans la cour, sur des bancs recouverts de verdure, on l'a placée à l'abri d'une tente; par terre, une jonchée de feuillages et, alentour, des arbustes verts. Je fais enlever en hâte tout ce que le rude mois de décembre a détruit à nos espaliers, couper les branches gelées, arracher les feuilles mortes. Pour la dernière fois qu'elle est là, dans cette cour où elle avait jardiné toute sa vie, où chaque plante et même chaque imperceptible mousse devait si bien la connaître, je veux que tout fasse, malgré l'hiver, une toilette pour elle.

De la cérémonie, du convoi, sur lequel tombe une neige fondue, je me souviens à peine. En public, on devient presque inconscient, comme à un enterrement quelconque.—On retient seulement, parmi tant de manifestations extérieures de sympathie, un regard, une poignée de main qui ont été vraiment bons.

Mais le retour!... La maison revue sous ce ciel noir de décembre, sous cette pluie glacée, par ce crépuscule funèbre; la maison en désordre, piétinée par la foule, avec la jonchée de branches vertes qui traîne dans la cour—et l'odeur des substances employées pour les morts qui reste vaguement dans les escaliers où le cercueil a passé.

Puis le dîner du soir, le premier dîner qui nous rassemble tous, tranquilles maintenant, sans préoccupation d'aller et venir dans la chambre de la malade; le premier dîner qui recommence le train de vie d'autrefois—avec une place éternellement vide au milieu de nous.

Et enfin la première nuit qui suit cette journée!...

Couché dans la «chambre arabe», j'ai constamment, à travers mon demi-sommeil fatigué, l'impression obsédante, infiniment triste, du silence inusité qui s'est fait de l'autre côté du mur,—et pour jamais,—dans la chambre de tante Claire. Oh! les chères voix et les chers bruits protecteurs que j'entendais là depuis tant d'années, à travers ce mur, quand le silence de la nuit s'était fait dans la maison! Tante Claire ouvrant sa grande armoire qui criait sur ses ferrures d'une façon particulière (l'armoire où est remisé pour toujours l'Ours aux pralines); tante Claire échangeant à haute voix quelques mots, que j'arrivais presque à distinguer, avec maman couchée plus loin dans la chambre voisine: «Dors-tu, ma sœur?» Et sa grosse pendule murale—aujourd'hui arrêtée—qui sonnait si fort; cette pendule qui fait tant de bruit quand on la remonte et qu'il lui arrivait quelquefois, à notre grand amusement, de remonter elle-même avant de s'endormir, au coup de minuit,—si bien que c'était devenu une plaisanterie légendaire à la maison, dès qu'on entendait quelque tapage nocturne, d'en accuser tante Claire et sa pendule... Fini, tout cela, éternellement fini. Partie pour le cimetière, tante Claire,—et maman, sans doute, préférera ne plus revenir habiter la chambre voisine de la sienne; alors, le silence s'est fait là pour toujours. Depuis tant d'années, c'était ma joie et ma paix, de les entendre toutes deux, de reconnaître leurs chères bonnes vieilles voix, à travers ce mur rendu sonore par la nuit... Fini, à présent; jamais, jamais je ne les entendrai plus...

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Endormi enfin, cette nuit de deuil, après la fatigue extrême et le surmenage de ces jours, je rêve les choses que je vais essayer de conter et qui sont tout imprégnées de mort.