Cela se passait à la maison; nous étions réunis dans la salle gothique, le soir. Ce devait être l'heure du coucher du soleil, car de grands rayons rouges nous arrivaient de l'ouest, à travers les rideaux et la dentelure des ogives; pourtant, il faisait plus sombre, plus confus, comme aux fins de crépuscules. Il y avait dans cette salle une désolation de ruine: des murs lézardés, des fauteuils tombés, des meubles comme effondrés de vermoulure, des débris dans de la poussière. Mais nous étions insouciants de ce désordre,—précurseur de je ne sais quelles autres destructions ne pouvant être conjurées; nous restions groupés sur les stalles, immobiles, dans une attente résignée de fin de monde.
Et maintenant, on commençait à voir, par le mur entr'ouvert, les ruines entassées des maisons du voisinage et, au delà, l'horizon monotone de la campagne, jusque vers Martrou et la Limoise; de grandes plaines, sur lesquelles posait le disque rouge du soleil couchant, nous envoyant toujours ses longs rayons de soir... Les formes et les figures de ceux qui attendaient là avec moi restaient indécises, d'aspect très fantôme; à part ma mère, que je reconnaissais bien, les autres?... peut-être des ancêtres jamais vus, de l'île d'Oléron, ou des descendants n'ayant pas encore existé; des êtres de la famille, c'est tout ce que j'en savais; des enfants d'une même branche humaine, mais sans époque ni personnalité précises... Nous étions sous l'impression de la mort de tante Claire, mais cette impression s'amoindrissait de la conscience que nous avions de la fin de tout et de nous-mêmes; le regret de ce qu'elle était perdue se diffusait dans une plus universelle mélancolie d'anéantissement. Et ce soleil, qui se couchait si tranquille, comme assuré d'une durée encore illimitée, nous le regardions avec une sorte de haine... Alors, une des mains de ces demi-fantômes qui étaient là avec moi se tendit vers lui, le doigt indicateur levé vers son disque comme pour le maudire, et une voix commença de proférer des paroles qui nous semblaient dévoiler des vérités inconnaissables, en même temps qu'elles étaient l'expression même de notre plainte à tous, de notre révolte, jusque-là muette, contre le néant inévitable et prochain.
Les paroles que la voix prononça, retrouvées ensuite au réveil, se suivaient incohérentes et dénuées de sens; là, au contraire, elles m'avaient paru d'une profondeur apocalyptique, formulant des révélations supérieures... Dans le rêve, peut-être est-on plus lucide pour les mystères, plus capable de pénétrer dans les dessous insondés des origine et des causes...
De toutes les phrases que la voix avait proférées contre le soleil, cette dernière seulement a gardé un sens, du reste banal et ordinaire, pour mon esprit réveillé: «... Le même, toujours le même!... Le même qui s'est couché à cette place, sur ces mêmes plaines, il y a des années, des siècles et des millénaires, aux âges antédiluviens, quand il s'agissait d'éclairer les bêtes de ces temps-là, les mammouths ou les plésiosaures...» Et ce nom de plésiosaure sur lequel la voix s'était tue, avait vibré étrangement, prolongé dans le silence comme un appel évocateur des monstruosités et des épouvantes originelles; la plaine crépusculaire, au son de ce mot qui traînait lugubre, s'était agrandie devant nous démesurément, avec toujours ce même terne soleil au fond de son horizon immense; la plaine avait repris son aspect antédiluvien, sa désolation et sa nudité rudimentaire des époques disparues...
Et des choses inexplicables commençaient aussi à s'accomplir autour de nous. Au fond de la salle, dans la partie obscure, la porte de ce «musée»—où jadis mon esprit d'enfant avait été initié à la diversité infinie des formes de la nature—s'était ouverte, sur la galerie haute où elle donne, et des bêtes commençaient à en sortir: les vieilles bêtes empaillées, dont quelques-unes, rapportées par des marins d'autrefois, se dessèchent depuis si longtemps dans la poussière...
Lentement, l'une après l'autre, les bêtes sortaient; du reste, il n'y avait plus ni époque, ni durée, ni vie, ni mort, et, dans cette grande confusion, rien n'étonnait...
Les oiseaux, sortis des vitrines, venaient un à un, sans bruit, se poser sur les créneaux de la haute cheminée—et je reconnaissais surtout les plus anciens, ceux qu'on m'avait donnés les premiers, quand j'étais enfant: c'est étrange comme, aux instants de fatigue ou de douleur, de très grande surexcitation nerveuse quelconque, ce sont toujours les impressions d'enfance qui reparaissent et qui dominent tout...
Les papillons aussi, les papillons morts depuis tant d'étés, avaient fui leurs épingles et leurs cadres de verre pour venir voler autour de nous, dans l'obscurité de plus en plus envahissante. Et il y en avait un surtout que je regardais approcher avec un sentiment de crainte indéfinie,—un certain papillon jaune pâle, le «citron-aurore», qui est mêlé pour moi à tout un monde de souvenirs ensoleillés et jeunes. Il venait de reprendre comme les autres sa vie légère, mais ses ailes avaient le tremblement d'agonie de celui que j'avais trouvé, trois ou quatre jours auparavant, piqué aux rideaux de mon lit de caserne. Et je m'écartais de lui avec respect pour ne pas gêner son vol, m'étonnant même de voir que les autres formes humaines présentes ne s'écartaient pas comme moi; car ce papillon était maintenant devenu une sorte d'émanation de tante Claire, un peu d'elle-même,—peut-être son âme errante...
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Le lendemain, un rêve me revint encore dans ce même sentiment de la fin de toutes choses, mais avec déjà moins de révolte et d'horreur.