Je rêvai cette fois qu'après de longs voyages sur mer, je revenais au logis familial, ayant vieilli beaucoup et portant chevelure grise. A travers le même demi-jour crépusculaire, je revoyais les choses de tout temps connues, mais nullement dérangées, en ordre comme dans les demeures vivantes—malgré cette anxiété de mort qui continuait de planer...

J'arrivais seul, attendu par personne, après une absence qui avait tant duré. Je trouvai ma mère qui montait lentement l'escalier obscur, âgée et affaissée comme je ne l'avais jamais vue; nous nous rencontrâmes sans rien nous dire, unis dans cette même anxiété silencieuse. La prenant par la main, je la menai chez moi, dans le salon arabe, où je la fis asseoir et m'assis par terre près d'elle. Puis, attiré par je ne sais quel pressentiment inquiet vers la porte restée ouverte, j'allai jeter les yeux sur l'escalier; je sortis même, hésitant dans ce crépuscule sinistre, pour essayer de voir jusqu'en bas, si personne ni rien ne montaient après nous... La chambre de tante Claire, qui donne aussi sur ce vestibule, était ouverte, éclairée par une sorte de lueur jaune d'astre couchant; j'y entrai, pour regarder... Et là, me retournant, je la vis elle-même derrière moi, réapparue sans bruit, avec de bons yeux souriants, très tristes. Je n'en eus aucune frayeur; je la touchai seulement pour m'assurer si elle était bien aussi réelle que moi; ensuite, la prenant par la main et toujours sans parler, je l'emmenai dans le salon arabe, vers maman, à qui je dis seulement avant d'entrer: «Devine qui je te ramène.....» Quand elles furent assises toutes deux, et moi à leurs pieds, je les pris de nouveau par les mains pour les bien tenir, les empêcher de s'éteindre avant moi, n'ayant toujours pas trop confiance dans leur réalité ni leur durée... Et nous restâmes un long moment ainsi, immobiles et sans paroles, avec la conscience, non seulement d'être seuls dans la maison déserte, mais seuls aussi dans toute la ville abandonnée aux spectres, comme après une longue évolution des temps n'ayant épargné que nous trois. D'ailleurs nous savions aussi que nous allions disparaître, nous anéantir... Et je me disais, avec une désespérance suprême: j'ai pu fixer un peu de leurs traits dans des livres, les révéler l'une et l'autre à quelques milliers de frères inconnus—aussi angoissés que moi-même par la perspective de la mort et de l'oubli; mais ils sont passés, tous ceux qui m'ont lu, tous ceux de ma génération, et, à présent, c'est fini même de cette sorte de vie factice que je leur avais donnée à toutes deux dans le souvenir des hommes; c'est fini d'elles, fini de moi; notre trace même va être effacée, perdue dans l'absolu néant...

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Mars 1891.—Déjà plus de trois mois que tante Claire nous a quittés...

Presque au lendemain de sa mort, je suis brusquement parti, laissant la maison encore dans le désarroi sinistre, et le pays dans le froid sombre du grand hiver; je m'en suis allé retrouver le soleil et la mer bleue, appelé au loin par mon métier de marin.

Et je suis revenu hier, en congé de quelques heures, par un temps déjà printanier, très lumineux, très doux. J'ai été presque attristé de l'ordre parfait rétabli partout, de la tranquillité insouciante des choses... Le temps a passé, l'image de tante Claire s'est éloignée.

Un soleil chaud, un peu hâtif, surprenant, a recommencé d'égayer notre cour, que j'avais quittée encore toute transie de ces froids noirs—avec les branches vertes de la jonchée funéraire encore entassées dans un coin sous de la neige. Plusieurs de nos plantes sont mortes, de celles que tante Claire soignait et auxquelles je tenais à cause d'elle; on les a remplacées par d'autres, apportées en hâte avant mon arrivée... Même dans cette cour, qui avait été son domaine, la trace de son bienfaisant et doux passage sur la terre aura bientôt disparu.

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Nous allons tous ensemble au cimetière, faire visite au caveau où elle dort, murée dans des pierres neuves. Le plus joyeux soleil printanier joue sur nos vêtements noirs. Le cimetière secoue, lui aussi, la torpeur de cet hiver long et mortel: les plantes, dont les racines touchent aux morts, bourgeonnent doucement et vont revivre.

Il semble presque que nous venons là voir une tombe déjà ancienne, avec un commencement d'oubli.