*
* *

Au retour, j'entre dans sa chambre; les fenêtres sont ouvertes au vent tiède de printemps, et là encore règne un ordre parfait, avec je ne sais quel air de gaieté et de rajeunissement que je n'attendais pas. Sa présence est remplacée par un grand portrait tout fraîchement peint, qui fixe un peu de son expression et de son bon sourire; mais cette image, enchâssée dans cet or trop neuf qui se ternira, mon fils Samuel ne saura même pas qui elle représente, si on ne prend soin de le lui expliquer; après moi, elle deviendra, comme tous ces portraits d'ascendants que personne ne connaît plus, une chose simplement respectable, que l'on regarde à peine.

J'ouvre sa grande armoire. Là, les menus objets qu'elle touchait chaque jour ont été classés religieusement, rangés par ma mère d'une façon définitive, et, derrière différentes petites boîtes de forme démodée auxquelles elle tenait beaucoup, l'Ours aux pralines m'apparaît dans un coin... Tout cela restera immobile, sur ces étagères qui ne bougeront pas, dans cette chambre où personne n'habitera plus,—jusqu'à l'heure de je ne sais quelles profanations qui finiront tout, plus tard, quand je serai mort...

*
* *

Je retourne chez moi, dans mon cabinet de travail et, accoudé à ma fenêtre ouverte, en fumant une cigarette d'Orient, je regarde, comme depuis des années, la rue familière, le quartier qui ne change pas.

De tout temps, j'ai beaucoup songé et médité à cette même fenêtre, par les longs soirs de juin surtout,—et je voudrais bien que jusqu'à ma mort on ne dérangeât pas l'aspect des vieux toits d'alentour; je m'y suis attaché, bien qu'ils soient probablement si banals et quelconques pour ceux qui n'y retrouvent pas de souvenirs.—A chacun de mes séjours au foyer, pendant toutes ces différentes phases de ma vie, qui se sont superposées si vite, j'ai passé ici des instants de rêve, des heures nostalgiques, à me rappeler et à regretter mille choses d'Orient ou d'ailleurs. Et, dans ces ailleurs, ensuite, au milieu de leurs mirages, je regrettais par instants cette fenêtre... Le petit Samuel, mon fils, a commencé d'y venir, lui aussi, apporté au cou de sa bonne; plus d'une fois déjà il a promené, d'ici même, sur le voisinage, son petit œil étonné et peu conscient. Après moi, peut-être, aimera-t-il ce lieu à son tour.

Il y fait délicieusement beau aujourd'hui; le ciel est bleu, le vent passe sur ma tête, tiède comme un vent d'avril; on sent le printemps partout; on entend déjà le chalumeau des meneurs de chèvres qui viennent d'arriver des Pyrénées; puis voici ces trois musiciens ambulants, qui, chaque été, reparaissent et rejouent leurs mêmes airs; les voici installés à leur poste sur le trottoir d'en face, prêts à recommencer leur musique des belles saisons passées... Et, en ce moment, je me laisse prendre un peu à toute cette gaieté-là, à des lendemains de soleil que j'aurai peut-être, à de la vie que je sens encore en avant de moi...

Mes yeux se portent maintenant sur la fenêtre la plus voisine de la mienne—une de celles de chez tante Claire—qui est à demi fermée et où je vois, par l'ouverture en tuile des persiennes, passer la petite tête odorante d'un vigoureux brin de réséda. (Le réséda était la fleur choisie de tante Claire; je lui en ai connu presque en toute saison, dans sa chambre,—et maman sans doute en aura conservé la tradition fidèlement, comme si elle était là encore.)

Ces deux ou trois derniers étés, elle se tenait souvent derrière ses persiennes ainsi entre-bâillées, ayant un peu renoncé, par fatigue, à tous ces ouvrages qui l'occupaient depuis plus d'un demi-siècle; nous l'apercevions donc généralement là près de nous; elle nous disait bonjour d'un sourire, par-dessus ses éternels résédas fleuris, dans les moments où nous quittions, Léo et moi, nos tables de travail—lui, ses livres de mathématiques, moi, les feuillets où je m'efforçais de fixer d'insaisissables choses emportées à mesure par le temps,—pour nous reposer à la fenêtre, nous amuser à regarder de haut les passants, les chats en contemplation sur les toits et les martinets en vertige dans l'air...

C'est que, pour tout dire, je tiens à mes passants aussi,—et j'y tiens d'autant plus qu'ils sont plus vieux dans notre voisinage. J'aime non seulement ceux qui, à l'occasion, lèvent la tête pour me faire un signe de connaissance; mais ceux-là même qui me jettent un regard méchant et niais, ruminant contre moi quelque petite vilenie anonyme; ils ne se doutent pas, ces derniers, qu'ils font partie de mon décor familier et qu'au besoin j'offrirais un pourboire à la Mort pour qu'elle me les laisse tranquilles quelque temps de plus...