Donc, je regarde du côté de chez tante Claire.—Et voici que je trouve mélancolique, à présent, ce vent qui me charmait tout à l'heure; je trouve tout à coup morne et triste, ce soleil,—et désolée, cette immobile sérénité de l'air. Ces persiennes à demi ouvertes, entre lesquelles je ne verrai plus jamais, jamais, paraître son bonnet de dentelle noire et ses boucles blanches; ce brin de réséda, qui est là tout seul me montrant innocemment une gentille tête fraîche, non, je ne peux plus continuer de regarder ces choses;—et je referme vite ma fenêtre parce que je pleure, je pleure comme un petit enfant...
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Peut-être, mon Dieu, est-ce la dernière fois que le regret de tante Claire se produira en moi avec cette intensité et sous cette forme spéciale qui amène les larmes, puisque tout s'apaise, puisque tout devient coutume, s'oublie, et qu'il y a un voile, une brume, une cendre, je ne sais quoi, de jeté comme en hâte et tout de suite sur le souvenir des êtres qui s'en sont retournés dans l'éternel rien...
VIANDE DE BOUCHERIE
Au milieu de l'océan Indien, un soir triste où le vent commençait à gémir.
Deux pauvres bœufs nous restaient, de douze que nous avions pris à Singapoor pour les manger en route. On les avait ménagés, ces derniers, parce que la traversée se prolongeait, contrariée par la mousson mauvaise.
Deux pauvres bœufs étiolés, amaigris, pitoyables, la peau déjà usée sur les saillies des os par les frottements du roulis. Depuis bien des jours ils naviguaient ainsi misérablement, tournant le dos à leur pâturage de là-bas où personne ne les ramènerait plus jamais, attachés court, par les cornes, à côté l'un de l'autre et baissant la tête avec résignation chaque fois qu'une lame venait inonder leur corps d'une nouvelle douche si froide; l'œil morne, ils ruminaient ensemble un mauvais foin mouillé de sel, bêtes condamnées, rayées par avance sans rémission du nombre des bêtes vivantes, mais devant encore souffrir longuement avant d'être tuées; souffrir du froid, des secousses, de la mouillure, de l'engourdissement, de la peur...
Le soir dont je parle était triste particulièrement. En mer, il y a beaucoup de ces soirs-là, quand de vilaines nuées livides traînent sur l'horizon où la lumière baisse, quand le vent enfle sa voix et que la nuit s'annonce peu sûre. Alors, à se sentir isolé au milieu des eaux infinies, on est pris d'une vague angoisse que les crépuscules ne donneraient jamais sur terre, même dans les lieux les plus funèbres.—Et ces deux pauvres bœufs, créatures de prairies et d'herbages, plus dépaysées que les hommes dans ces déserts mouvants et n'ayant pas comme nous l'espérance, devaient très bien, malgré leur intelligence rudimentaire, subir à leur façon l'angoisse de ces aspects-là, y voir confusément l'image de leur prochaine mort.