LA CHANSON DES VIEUX ÉPOUX
Toto-San et Kaka-San, le mari et la femme.
Ils étaient vieux, vieux; on les avait toujours connus; les plus anciens de Nangasaki ne se rappelaient même pas les avoir vus jeunes.
Ils mendiaient par les rues. Toto-San, qui était aveugle, traînait dans une petite caisse à roulettes Kaka-San, qui était paralytique.
Jadis ils s'étaient nommés Hato-San et Oumé-San (monsieur Pigeon et madame Prune), mais on ne s'en souvenait plus.
En langue nippone, Toto et Kaka sont des mots très doux qui signifient «père et mère» dans la bouche des enfants. A cause sans doute de leur grand âge, tout le monde les appelait ainsi; et en ce pays d'excessive politesse, on faisait suivre ces noms familiers du terme San, qui est honorifique comme monsieur ou madame (monsieur papa et madame maman); les plus petits des bébés japonais ne négligent jamais ces formules d'étiquette.
Leur façon de mendier était discrète et comme il faut; ils ne harcelaient point les gens avec des prières, mais tendaient les mains, simplement et sans rien dire, de pauvres mains ridées sur lesquelles il y avait déjà comme des plissures de momie. On leur donnait du riz, des têtes de poisson, des vieilles soupes.
Très petite, comme toutes les Japonaises, Kaka-San paraissait réduite à rien dans cette boîte à roulettes, où son arrière-train presque mort s'était desséché et tassé pendant une si longue suite d'années.