Sa voiture était mal suspendue; aussi lui arrivait-il d'être très cahotée dans le cours de ses promenades par la ville. Il ne marchait pourtant pas vite, son pauvre époux, et il était si rempli de soins, de précautions! Elle le guidait de la voix, et lui, attentif, l'oreille tendue, allait son chemin de juif-errant dans son éternelle obscurité, le trait de cuir passé à l'épaule et sondant avec un bambou la terre en avant de ses pas.

Les moments très graves, c'était quand il s'agissait de monter une marche, ou bien de franchir un ruisseau, une crevasse, une ornière,—comment se tirerait-il de là, Toto-San?... Et il fallait voir alors la pauvre vieille s'agiter dans sa boîte: cette figure inquiète, ces yeux qui brillaient d'anxiété intelligente, malgré la buée que les ans avaient soufflée dessus pour les ternir... Évidemment la frayeur d'être chavirée était une des choses qui minaient le plus sa fin d'existence.

Que se passait-il dans leurs têtes, à ces deux vieux qui s'adoraient? Qu'est-ce qu'ils pouvaient se conter l'un à l'autre, dans le recueillement du soir? Quels souvenirs exhumaient-ils de leurs jeunes années, quand ils étaient nichés ensemble sous quelque hangar pour dormir, Kaka-San déjà encapuchonnée dans le mouchoir de coton bleu qui était sa coiffure de nuit? Comment se faisaient leurs projets de promenade, pour le lendemain, qui allait recommencer tout pareil au jour d'avant, avec la même lutte pour manger, la même décrépitude et la même misère. Avaient-ils encore des joies, de petits restes d'espérance? Avaient-ils bien encore des pensées, seulement, et pourquoi s'obstinaient-ils à vivre, quand la terre était là toute prête pour les recevoir, pour achever de les décomposer sans plus les faire souffrir?...

Ils se rendaient à toutes les fêtes religieuses célébrées dans les temples.

Sous les grands cèdres noirs qui ombragent les préaux sacrés, au pied de quelque vieux monstre en granit, ils s'installaient de bonne heure, avant l'arrivée des premiers fidèles, et tant que durait le pèlerinage, beaucoup de passants s'arrêtaient à eux. Jeunes filles à figure de poupée et à tout petits yeux de chat, faisant traîner leurs hautes chaussures de bois; bébés nippons très comiques dans leurs longues robes bigarrées, arrivant par bandes pour faire leur dévotion en se tenant par la main; belles dames minaudières à chignon compliqué, venant à la pagode pour prier et pour rire; paysans à longs cheveux, bonzes ou marchands, toutes les marionnettes imaginables de ce petit peuple gai, passaient devant Kaka-San qui les voyait encore et devant Toto-San qui ne les voyait plus. On leur jetait toujours un regard bienveillant et parfois, d'un groupe, quelqu'un se détachait pour leur porter une aumône; on leur faisait même des révérences, tout comme à des gens de bonne compagnie, tant ils étaient connus et tant on est poli dans cet Empire.

Et ces jours-là, il leur arrivait à eux aussi de sourire à la fête, quand le temps était beau et la brise tiède, quand leurs douleurs de vieillesse étaient un peu endormies au fond de leurs membres épuisés. Kaka-San, émoustillée par le brouhaha des voix rieuses et légères, se reprenait à minauder comme les dames qui passaient, en jouant de son pauvre éventail de papier, se donnait un air d'être encore bien en vie et de s'intéresser comme les autres aux choses amusantes de ce monde.

Mais, quand le soir venait, ramenant de l'obscurité et du froid sous les cèdres, quand il y avait une horreur religieuse et un mystère répandus tout à coup alentour des temples, dans les allées bordées de monstres, les deux vieux époux s'affaissaient sur eux-mêmes. Il semblait que la fatigue du jour les eût rongés par en dedans, leurs rides étaient plus creuses, les plissures de leur peau plus pendantes; leurs figures n'exprimaient plus que la misère affreuse et la détresse d'être près de mourir.

Des milliers de lanternes s'allumaient pourtant autour d'eux dans les branches noires, et des fidèles stationnaient toujours sur les marches des sanctuaires. Le bourdonnement d'une gaieté frivole et bizarre sortait de toute cette foule, emplissait les avenues et les saintes voûtes, contrastant avec le rictus des monstres immobiles qui gardaient les dieux, avec les symboles effrayants et inconnus, avec les vagues épouvantes de la nuit. La fête se prolongeait aux lumières et semblait une immense ironie pour les Esprits du ciel, bien plus qu'une adoration, mais une ironie sans amertume, enfantine, bienveillante et surtout irrésistiblement joyeuse.

C'est égal, le soleil couché, rien de tout cela ne ranimait plus ces deux débris humains; ils redevenaient sinistres à voir, accroupis à l'écart comme des parias malades, comme de pauvres vieux singes usés et finis, mangeant dans un coin leurs miettes d'aumône. A ce moment, s'inquiétaient-ils de quelque chose de profond et d'éternel, pour avoir cette expression d'angoisse répandue sur leurs masques morts? Qui sait ce qui se passait au fond de ces vieilles têtes japonaises? Peut-être rien!... Ils luttaient simplement pour tâcher de continuer de vivre; ils mangeaient, au moyen de leurs petites baguettes de bois, en s'entr'aidant avec des soins tendres; ils s'enveloppaient pour n'avoir pas trop froid, pour ne pas laisser la rosée se déposer sur leurs os; ils se soignaient de leur mieux, avec le désir d'être en vie demain et de recommencer, l'un roulant l'autre, leur même promenade errante...

Dans la petite voiture, il y avait, en plus de Kaka-San, tous les objets de leur ménage: écuelles ébréchées en porcelaine bleue, pour mettre le riz, tasses en miniature pour boire le thé et lanterne en papier rouge qu'ils allumaient le soir.