Pauvre Kaka-San! On avait essayé de la remonter avec un cordial à l'eau-de-vie de riz; on lui avait frotté le creux de l'estomac avec des herbes aromatiques et tamponné la nuque avec l'eau fraîche d'un ruisseau.
Toto-San la touchait tout doucement, la caressait à tâtons, ne sachant que faire, entravant les autres avec ses gestes d'aveugle, et tremblant plus que jamais de tous ses membres dans son angoisse.
En dernier lieu, on lui avait fait avaler, en boulettes, des morceaux de papier qui contenaient d'efficaces prières écrites par les bonzes et qu'une femme secourable avait consenti à retirer de la doublure de ses propres manches. Peine perdue, car l'heure était sonnée; l'invisible Mort était là, riant au nez de tous ces Nippons et serrant déjà la vieille dans ses mains sûres.
Une dernière contorsion, très douloureuse, et Kaka-San s'affaissa, la bouche ouverte, le corps tout de côté, à moitié tombée de sa boîte et les bras pendants, comme la poupée d'un guignol de pauvres qui serait au repos, la représentation finie.
Ce petit cimetière ombreux, devant lequel s'était accomplie la scène finale, semblait tout indiqué par les Esprits et comme choisi par la morte elle-même.
On n'hésita donc pas. On embaucha des coolies qui passaient et bien vite on se mit en devoir de creuser la terre. Tout le monde était pressé, ne voulant pas manquer le pèlerinage, ni laisser cette pauvre vieille sans sépulture, d'autant plus que la journée s'annonçait chaude et que déjà de vilaines mouches s'assemblaient.
En une demi-heure le trou fut prêt. On tira la morte de sa boîte, en l'enlevant par les épaules, et on la mit en terre, assise comme elle avait toujours été, l'arrière-train recoquillé comme durant sa vie, semblable à une de ces guenons desséchées que les chasseurs rencontrent parfois au pied des arbres dans les forêts.
Toto-San essayait de tout faire par lui-même, n'ayant plus bien ses idées et gênant les coolies qui n'avaient pas l'âme sensible et qui le bousculaient; il gémissait comme un petit enfant et des larmes coulaient de ses yeux sans regard. Il tâtait si au moins elle était bien peignée pour se présenter dans les demeures éternelles, si ses coques de cheveux étaient en ordre, et il voulut replacer les grandes épingles dans sa coiffure avant qu'on jetât la terre dessus...
On entendait un léger frémissement dans les feuillages: c'étaient les Esprits des ancêtres de Kaka-San qui venaient la recevoir à son entrée dans le pays des Ombres.
Elle avait fait des choses très malpropres dans sa boîte, pendant le laisser-aller bien pardonnable de la fin, et les coolies, pris de dégoût, parlaient de jeter aussi dans la fosse tout le ménage, souillé maintenant de matières immondes: la couverture, les loques de rechange, les petites tasses et la lanterne, jusqu'à la boîte elle-même, prétendant que la peste était dedans.