Oh! alors Toto-San perdit tout à fait la tête de désespoir, en voyant qu'on allait lui enlever tous ces souvenirs; épuisé et pleurant, il se coucha dessus pour les défendre.

Mais une autre vieille mendiante qui se rendait à la fête, elle aussi, pour y ramasser des aumônes, s'arrêta et eut pitié de lui: «Je laverai tout ça dans le ruisseau, moi, dit-elle.»

Les gens qui s'étaient attroupés continuèrent donc leur chemin vers le temple de la déesse, laissant ces deux mendiants ensemble au milieu de la solitude verte où les cigales chantaient.

Dans le ruisseau d'eau courante et claire, la pauvresse lava tout avec soin, même la boîte et ses roulettes; les détritus de Kaka-San allèrent féconder les fraîches plantes qui poussaient le long de la rive et les lotus superbes dont les premiers boutons commençaient à monter des vases profondes.

Ensuite elle étendit les loques sur des branches, au gai soleil, et, le soir, tout fut sec, bien replié, bien arrangé; Toto-San put reprendre sa route errante.

Il s'attela et repartit, par habitude de marcher en roulant quelque chose. Mais derrière lui, la petite voiture était vide. Séparé de celle qui avait été son amie, son conseil, son intelligence et ses yeux, il s'en allait au hasard, débris plus pitoyable à présent, irrévocablement seul sur la terre jusqu'à sa fin, ne retrouvant plus ses idées, avançant à tâtons, sans but ni espérance, dans une nuit plus noire...

Cependant, les cigales chantaient à pleine voix dans la verdure qui s'assombrissait sous les étoiles et, tandis que la vraie nuit descendait autour de l'homme aveugle, on commençait à entendre dans les branches les mêmes frémissements que le matin pendant la mise en terre; c'étaient encore des murmures d'Esprits qui disaient: «Console-toi, Toto-San, elle se repose dans cette sorte d'anéantissement très doux où nous sommes nous-mêmes et où tu viendras bientôt. Elle n'est plus ni vieille ni branlante, puisqu'elle est morte; ni désagréable à voir, puisqu'elle est bien cachée parmi les racines souterraines; ni dégoûtante pour personne, puisqu'elle est de la matière fertilisant le sol. Son corps va se purifier en s'infiltrant dans la terre; Kaka-San va devenir de jolies plantes japonaises,—des rameaux de cèdre,—des camélias simples,—des bambous...»

FIN

NOTES

[1] Note de l'éditeur. Ce passage était écrit avant la nomination de M. Pierre Loti à l'Académie française.