Les renseignements qui me furent sur-le-champ fournis par Tétouara se résumaient à peu près à ceci:
-- Ce sont deux petites sottes qui ne sont pas comme les autres, et ne font rien comme nous toutes. La vieille Huamahine qui les garde est une femme à principes, qui leur défend de se commettre avec nous.
Elle, Tétouara, eût été personnellement très satisfaite si ces deux filles se fussent laissé apprivoiser par moi; elle m'engageait très vivement à tenter cette aventure.
Pour les trouver, il suffisait, d'après ses indications, de suivre sous les goyaviers un imperceptible sentier qui au bout de cent pas conduisait à un bassin plus élevé que le premier et moins fréquenté aussi. -- Là, disait-elle, le ruisseau de Fataoua se répandait encore dans un creux de rocher qui semblait fait tout exprès pour le tête-à-tête ou trois personnes intimes. --C'était la salle de bain particulière de Rarahu et de Tiahoui; on pouvait dire que là s'était passée toute leur enfance...
C'était un recoin tranquille, au-dessus duquel faisaient voûte de grands arbres-à-pain aux épaisses feuilles, -- des mimosas, des goyaviers et de fines sensitives. L'eau fraîche y bruissait sur de petits cailloux polis; on y entendait de très loin, et perdus en murmure confus, les bruits du grand bassin, les rires des jeunes femmes et la voix de crécelle de Tétouara.
XIII
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-- Loti, me disait un mois plus tard la reine Pomaré, de sa grosse voix rauque -- Loti, pourquoi n'épouserais-tu pas la petite Rarahu du district d'Apiré?... Cela serait beaucoup mieux, je t'assure, et te poserait davantage dans le pays...
C'était sous la véranda royale que m'était faite cette question. -- J'étais allongé sur une natte, et tenais en main cinq cartes que venait de me servir mon amie Téria; en face de moi était étendue ma bizarre partenaire, la reine, qui apportait au jeu d'écarté une passion extrême; elle était vêtue d'un peignoir jaune à grandes fleurs noires, et fumait une longue cigarette de pandanus, faite d'une seule feuille roulée sur elle-même. Deux suivantes couronnées de jasmin marquaient nos points, battaient nos cartes, et nous aidaient de leurs conseils, en se penchant curieusement sur nos épaules.
Au dehors, la pluie tombait, une de ces pluies torrentielles, tièdes, parfumées, qu'amènent là-bas les orages d'été; les grandes palmes des cocotiers se couchaient sous l'ondée, leurs nervures puissantes ruisselaient d'eau. Les nuages amoncelés formaient avec la montagne un fond terriblement sombre et lourd; tout en haut de ce tableau fantastique, on voyait percer dans le lointain la corne noire du morne de Fataoua. Dans l'air étaient
suspendues des émanations d'orage qui troublaient le sens et l'imagination...