J'approche de l'habitation de Pomaré... Les filles de la reine sont là, assises et silencieuses. Quel caprice bizarre a retenu là ces créatures indolentes, qui en d'autres temps fussent venues joyeusement au-devant de nous... Cependant elles se sont parées; elles ont mis de longues tuniques blanches, et des fleurs dans leurs cheveux; elles attendent.

Une jeune femme qui se tient debout à l'écart, une forme plus svelte que les autres, attire mon regard, et instinctivement je me dirige vers elle.

-- Aue! Loti!... dit-elle en me serrant de toutes ses forces dans ses bras...

Et je rencontre dans l'obscurité les joues douces et les lèvres fraîches de Rarahu...

VII

Rarahu et moi, nous passâmes la soirée à errer sans but dans les avenues de Papeete ou dans les jardins de la reine; tantôt nous marchions au hasard dans les allées qui se présentaient à nous; tantôt nous nous étendions sur l'herbe odorante, dans les fouillis épais des plantes... Il est de ces heures d'ivresse qui passent et qu'on se rappelle ensuite toute une vie; -- ivresses du coeur, ivresses des sens sur lesquelles la nature d'Océanie jetait son charme indéfinissable, et son étrange prestige.

Et pourtant nous étions tristes, tous deux, au milieu de ce bonheur de nous revoir; tous deux nous sentions que c'était la fin, que bientôt nos destinées seraient séparées pour jamais...

Rarahu avait changé; dans l'obscurité, je la sentais plus frêle, et la petite toux si redoutée sortait souvent de sa poitrine. Le lendemain, au jour, je vis sa figure plus pâle et plus accentuée; elle avait près de seize ans; elle était toujours adorablement jeune et enfant; seulement elle avait pris plus que jamais ce quelque chose qu'en Europe on est convenu d'appeler distinction, elle avait dans sa petite physionomie sauvage une distinction fine et suprême. Il semblait que son visage eût pris ce charme ultra-terrestre de ceux qui vont mourir...

Par une fantaisie bien inattendue, elle s'était fait admettre au nombre des suivantes du palais; elle avait précisément demandé d'être au service d'Ariitéa, à laquelle elle appartenait en ce moment, et qui s'était prise à beaucoup l'aimer. Dans ce milieu, elle avait puisé certaines notions de la vie des femmes européennes; elle avait appris, surtout à mon intention, l'anglais qu'elle commençait presque à savoir; elle le parlait avec un petit accent singulier, enfantin et naïf; sa voix semblait plus douce encore dans ces mots inusités, dont elle ne pouvait pas prononcer les syllabes dures.

C'était bizarre d'entendre ces phrases de la langue anglaise sortir de la bouche de Rarahu; je l'écoutais avec étonnement, il semblait que ce fût une autre femme...