Nous passâmes tous deux, en nous donnant la main comme autrefois, dans la grande rue qui jadis était pleine de mouvement et d'animation.

Mais, ce soir, plus de chants, plus de couronnes étalées sous les vérandas. Là même tout était désert. Je ne sais quel vent de tristesse, depuis notre départ, avait soufflé sur Tahiti...

C'était jour de réception chez le gouverneur français; nous nous approchâmes de sa demeure. Par les fenêtres ouvertes, on plongeait dans les salons éclairés; il y avait là tous mes camarades du Rendeer, et toutes les femmes de la cour; la reine Pomaré, la reine Moé, et la princesse Ariitéa. On se demanda plus d'une fois sans doute: "Où donc est Harry Grant?..." Et Ariitéa put répondre avec son sourire tranquille:

-- Il est certainement avec Rarahu, qui est maintenant ma suivante pour rire, et qui l'attendait depuis le coucher du soleil devant le jardin de la reine.

Le fait est que Loti était avec Rarahu, et que pour l'instant le reste n'existait plus pour lui...

Une petite créature qu'on tenait sur les genoux dans le coin le plus tranquille du salon, m'avait seule aperçu et reconnu; sa voix d'enfant, déjà bien affaiblie et presque mourante, cria:

-- Ia ora na, Loti! (Je te salue, Loti!)

C'était la petite princesse Pomaré V, la fille adorée de la vieille reine.

J'embrassai par la fenêtre sa petite main qu'elle me tendait, et l'incident passa inaperçu du public...

Nous continuâmes à errer tous deux; nous n'avions plus de gîte où nous retirer ensemble; Rarahu était influencée comme moi par la tristesse des choses, le silence et la nuit.